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François Schuiten, visionnaire entre Bruxelles et Mars

Cela fait presque 40 ans que François Schuiten a fondé Xhystos et Samaris avec Benoît Peeters, et dans leur sillage Brüsel et toute une série d'autres Cités Obscures. Alors que cet illustre univers parallèle continue son expansion dans l'esprit des lecteurs du monde entier, l'inimitable maître a décidé d'arrêter la bande dessinée en 2019. Une perte colossale que l'on mesure à l'aune de ses merveilleux nouveaux livres – Mars et Bruxelles, un rêve capital.

« Drôles de types, ces Belges », ont-ils dû se dire chez Louis Vuitton. D’abord Ever Meulen qui leur dit qu’il préfère rester chez lui pour réaliser son Travel Book. Et maintenant, François Schuiten qui apporte à la prestigieuse collection de voyages de la maison de couture française une dimension interplanétaire avec Mars. « C’était une évidence », s’amuse le maître, qui avait déjà porté son regard de visionnaire sur la planète rouge pour la conception visuelle de Mars & Avril de Martin Villeneuve et Mr. Nobody de Jaco Van Dormael.

« Comme si j’avais déjà préparé ça quelque part. D’abord, ils voulaient que j’aille à Hong Kong, mais moi, je voulais aller à Stromboli, l’île volcanique italienne, à Catane en Sicile, ou à Birmingham. On n’était jamais d’accord. À un moment donné, on a quitté la Terre, et Mars est arrivé. Il a fallu un certain temps pour convaincre Vuitton, mais lorsqu'ils ont compris que ma mission interplanétaire était sans concession, ils m'ont procuré de la documentation à foison – des photographies, des très grands livres américains, tout ce qui était fait sur Mars. Et je me suis lancé dedans, en immersion. »

‘Mars’ était une vraie aventure. J’adorais que mon œil parcoure, ne soit pas concentré, mais soit dans un voyage, de gauche à droite FRANÇOIS SCHUITEN

« Très vite est arrivée la pandémie », rapporte François Schuiten, qui a profité de « cette période très étrange où les villes se vidaient » pour regarder ailleurs. « Chaque jour, j’allais à ma table de dessin avec une envie de me nettoyer la tête, d’avoir cette espèce de désir, d’infini. De travailler la couleur, la matière. J’ai changé de technique, j’ai travaillé avec de l’huile, des glacis… C’était une vraie aventure. C’est vraiment ce qui m’intéressait : casser les réflexes, ne pas avoir de narration prévue, changer le format, ouvrir l’image, la plus large, avoir cette espèce de souffle. J’adorais que mon œil parcoure, ne soit pas concentré, mais soit dans un voyage, de gauche à droite. Ça me faisait du bien. »

LIFE ON MARS?

François Schuiten a trouvé de la vie sur Mars. En 2019, après la publication de l’aventure de Blake & Mortimer : Le Dernier Pharaon – une collaboration avec Jaco Van Dormael, Thomas Gunzig et Laurent Durieux – il a annoncé qu’il arrêtait de faire des bandes dessinées. Il s’ensuit une libération des cadres rigides et des attentes, des manières très concrètes de raconter des histoires, qui est palpable dans Mars. « Je fais cela depuis presque 50 ans (François Schuiten a publié sa première BD, ‘Mutation’, dans le magazine Pilote en 1972, alors qu’il n’avait que seize ans, NDLR). À un moment donné, c’est trop de réflexes. En bande dessinée, tu construis une méthode, un processus, c’est un puzzle mécanique. Tout ça doit venir s’organiser, se structurer, pour créer la narration et le graphisme vivant narratif. Benoît et moi, nous avons bien essayé de casser ces réflexes à chaque fois. On a fait des livres en noir et blanc, en couleur, dans des formats différents, avec des photographies… Mais malgré tout ça, il y a un moment où ça devient une prison. Il faut se méfier de ce moment. J’ai très peur que mon dessin se fige. Je veux toujours donner le meilleur au lecteur. Mais le meilleur est quand on est vivant. Pour rester vivant, il faut rester en danger, rester fragile. »

© François Schuiten | François Schuiten : « ‘Mars’ est un miroir de notre rêve insensé d’envisager ce monde magnifique mais très hostile comme un plan B. Alors qu’à mes yeux, cette planète toute proche révèle justement à quel point la Terre est un miracle »


« La créativité n’est pas infinie, tu sais. Ce moment où vraiment on construit son espace créatif ne dure que dix ans, c’est très court. C’est le cas pour les Rolling Stones, pour les Beatles… Pour tous, sauf David Bowie, le plus malin, le plus intelligent. Après cette période, on peut encore faire de très bons livres, mais il va falloir se battre énormément. Et moi, je me suis battu pendant très, très longtemps sur la BD. C’est pour ça que j’essaie de me déplacer, d’aller sur d’autres espaces, dans la ville avec des projets comme la Maison Autrique ou Train World… Pour être sur des espaces où je n’ai pas ces réflexes. L’ailleurs, c’est souvent là où c’est le plus intéressant. »

L’ailleurs : un lieu comme une page blanche, un endroit qui appelle au renouveau, à la réinvention. « Au sentiment d’être explorateur. Pour Mars, je savais qu’il allait y avoir un récit, parce que je ne peux pas faire autrement. En même temps, j’ai tout fait pour retarder le récit. Ce n’est que quand trois quarts des dessins étaient faits, que j’ai été les amener à Sylvain Tesson (l’écrivain et Wanderer français, NDLR). Il a regardé mes dessins pendant une demi-heure et il m’a dit : ‘Je vois l’histoire.’ Il me l’a racontée, et j’ai dit : ‘C’est celle que j’attendais.’ C’était un moment incroyable. »

Il faut attaquer le réel, être dedans. Mettons les mains dans la merde, mais rêvons le plus loin possible FRANÇOIS SCHUITEN

« Je ne voulais pas un écrivain en chambre », explique François Schuiten. « Moi je suis déjà un dessinateur en chambre. Je voulais quelqu’un qui sait ce que c’est que le risque, le danger, le froid. Sylvain va au bout du monde, il se met dans des situations insensées, il monte des montagnes… Il s’éprouve tout le temps. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est formidable. » (Rires)

Sylvain Tesson tisse à travers Mars un texte poétique et philosophique sur une Terre au bout de sa vie, sur une ultime seizième mission spatiale qui doit déterminer si la planète peut être soumise, utilisée, exploitée. Un rêve où l’utopie et la dystopie se rencontrent, où l’avenir se heurte à la conscience. « Son texte a une légèreté et une efficacité », précise François Schuiten, « parce qu’il sait ce qu’est la nécessité d’un geste juste. Quand il s’accroche, il faut qu’il ne tombe pas. Il faut que le mot soit juste au bon endroit. Il faut faire cet exercice-là, de l’épreuve. Dans tous les domaines. Prendre les risques, être prêt à avoir peur, à perdre quelque chose. C’est ça qui donne du réel. Et on a besoin du réel. Il faut l’attaquer, être dedans. J’ai besoin de travailler sur des choses concrètes, sur des détails, sur des problèmes. Mettons les mains dans la merde, mais rêvons le plus loin possible. »

LE LONG DES RUPTURES

Le réel à attaquer, la flamme qui anime les rêves lointains, se trouve pour François Schuiten depuis sa naissance en 1956 à Bruxelles. « C’est une ville de possibles, une ville brouillée et bizarre, administrativement, politiquement… C’est une ville instable, toujours au cœur des plaques tectoniques de l’Europe, de la culture, des influences, des langues… Elle est traversée par la jonction Nord-Midi et par les avions, on a couvert sa Senne. Bruxelles est une ville totalement traumatisée, mais ça la rend du coup vivante, troublante, jamais reposante. J’aime ses langues, les couleurs de ses peaux. C’est une ville de ruptures, dans laquelle on se promène comme des couturières, avec une envie de recoudre. »

© Francois Schuiten | François Schuiten : « ‘Mars’ parle de notre Terre, parle de nous, maintenant, en 2021. Avec les explorations des Rovers, avec Elon Musk, avec les problèmes climatiques, la pollution… »


Bruxelles est une ville sous l’emprise de grands esprits et à la merci des caprices des promoteurs immobiliers, peut-on lire dans Bruxelles, un rêve capital, une nouvelle publication dans laquelle les visions de François Schuiten et les mots de Benoît Peeters se déroulent comme un cri du cœur, une élégie, une lettre d’amour autour de la petite ville qui est devenue le cœur de la Flandre, de la Belgique, de l’Europe. Une ville qui est toujours en train de devenir. Qui rêve et qui est hantée. Où l’on détruit et où l’on soigne. Où l’intimité est omniprésente, à l’ombre de tours froides et anonymes. Où des déchirures dans le tissu profond font ressortir des possibilités en surface. Où les formes et les règles sont constamment remises en question par la vie.

À travers l’œuvre de François Schuiten, ce n’est pas un grand pas de cette Bruxelles mobile, de sa ville fantôme Brüsel et de tout l’univers magique des Cités Obscures, à Mars. Il suffit de flâner. Le long des ruptures, entre le réel et le rêve, le corps et le concept, la structure et la sensualité. « Mars parle de notre Terre, parle de nous, maintenant, en 2021. Avec les explorations des Rovers, avec Elon Musk, avec les problèmes climatiques, la pollution… Pour moi, chaque récit doit parler de notre époque, doit témoigner profondément de notre temps, de notre vie, de nos angoisses. Louvoyer crédiblement entre la fable et le document. La science-fiction, depuis Camille Flammarion (un astronome français de la fin du XIXe, début XXe, NDLR), est un miroir de notre état d’esprit le plus intime. Mars est un miroir de notre rêve insensé d’envisager ce monde magnifique mais très hostile comme un plan B. Alors qu’à mes yeux, cette planète toute proche révèle justement à quel point la Terre est un miracle. »

Bruxelles est une ville de possibles, une ville brouillée et bizarre… C’est une ville de ruptures, totalement traumatisée, instable, mais ça la rend du coup vivante, troublante, jamais reposante FRANÇOIS SCHUITEN

Autour de cette sphère miraculeuse, François Schuiten développe aussi ses pensées visionnaires depuis 2020 en tant que membre de la Red Team, un groupe d’auteurs de science-fiction qui dessinent des scénarios futurs possibles à l’initiative de la Défense française. « Si c’était juste l’armée qui m’avait invité, je ne suis pas sûr que j’aurais accepté. Mais comme la mission s’inscrivait dans une structure composée d’universités, de comités éthiques et de scientifiques, j’ai sauté sur l’occasion. Parce que ça me fascine. C’est surtout une science-fiction pour élargir l’espace, pour penser plus loin. C’est donner aux gens des visions de demain très positives et très négatives. On ne peut pas faire l’un sans l’autre. Il faut travailler l’utopie et la dystopie. Tout le temps. À fond. Dans Mars j’ai poussé ça. »

MADAME SOLEIL

« Mais imaginer le monde dans 20, 30, 40 ans, c’est extrêmement difficile », poursuit François Schuiten. « On n’est pas Madame Soleil. (Rires) Avec l’aide de spécialistes, j’apprends des tas de choses. Et je découvre à quel point le monde est complexe. Et qu’on a une vision très réductrice. L’exercice de se projeter à cette échelle-là, d’aller au bout du monde, d’explorer, de chercher, de construire un scénario crédible qui résiste aux critiques des spécialistes et d’arriver à faire en sorte qu’il y ait une image qui sorte de ça, c’est vraiment un truc passionnant à faire. Et qui me bouscule. En fait, je ne comprends pas pourquoi d’autres ne font pas le même exercice. Aujourd’hui, le monde est en manque d’imaginaire. Pas d’un imaginaire heroic fantasy Star Wars, mais d’un nouvel imaginaire. Un imaginaire qui nous réinvente, avec tout ce que ça peut avoir de positif et négatif. »

© Francois Schuiten | François Schuiten : « Aujourd’hui, on est tellement pris par l’immédiateté. Le système nous abrutit, nous rend bête. Donc il faut s’agripper à quelques récifs dans le torrent. Dès qu’on est connecté à cet imaginaire, ça change une société. L’art change l’homme, l’humain. »


« C’est ça, la promesse de l’art », déclare François Schuiten. « Ça l’était dès le début, et ça l’est toujours. C’est la force de l’imaginaire, la nécessité de l’imaginaire, qui est comme un miroir qui révèle et éclaire des choses. L’art est un jeu du vrai, avec le vrai. C’est un espace permanent autour de nous avec lequel on n’est pas assez connecté. Aujourd’hui, on est tellement pris par l’immédiateté. Le système nous abrutit, nous rend bête. Donc il faut s’agripper à quelques récifs dans le torrent. Dès qu’on est connecté à cet imaginaire, ça change une société. L’art change l’homme, l’humain. »

Dit le maître qui, avec Benoît Peeters, en 1985, remportait le prix du meilleur album au Festival d’Angoulême avec La Fièvre d’Urbicande, deuxième album de l’illustre série Les Cités Obscures. 32 ans plus tard, cet honneur revenait à nouveau à un duo belge et bruxellois : Eric Lambé et Philippe de Pierpont avec Paysage après la bataille, édité (est-ce un hasard ?) par le Frémok, cofondé par le neveu de Schuiten, Thierry Van Hasselt. En 2002, François Schuiten reçoit le Grand Prix pour son œuvre au même festival, rejoignant ainsi la lignée de ceux dont le nom de famille suffit à évoquer tout un héritage, tels que Franquin, Eisner, Tardi, Pratt, Gotlib, Crumb, Uderzo, Spiegelman, Corben et Ware.

Aujourd’hui, le monde est en manque d’imaginaire. Pas d’un imaginaire heroic fantasy ‘Star Wars’, mais d’un nouvel imaginaire. Un imaginaire qui nous réinvente, avec tout ce que ça peut avoir de positif et négatif FRANÇOIS SCHUITEN

« J’adore la BD », souligne François Schuiten. « J’ai arrêté parce que je ne voulais pas la faire à moitié. Peut-être qu’un jour j’y reviendrai. En fait, en ce moment, je suis en train de terminer les planches d’Aquarica », son projet de vingt ans avec le regretté Benoît Sokal. « ‘Il va falloir que tu termines’, il m’a dit avant de partir. Donc c’est un peu douloureux, un peu difficile. (Il a la gorge nouée) Je suis heureux de le faire pour lui. Mais c’est exceptionnel. Quand je me remets réellement à la BD, à chaque fois, il faut qu’il y ait un enjeu, une équation à résoudre. En BD, je ne voyais plus comment le faire par rapport à mon énergie, à mon désir. Et je ne voulais pas faire le livre de trop. »

« Il faut du désir. Il faut que ce soit vraiment nécessaire. Je suis arrivé à un âge où je vois des amis partir, donc pour moi, ça doit être vital. Avec Mars, j’avais ce sentiment. ‘Si je ne dois faire plus qu’un livre, c’est celui-là.’ Je veux que chaque livre soit maintenant quelque chose de rare pour moi. Que je redevienne débutant. C’est tout ce qu’on peut espérer. (Il fait une pause) Parce qu’on doit tout le temps réapprendre à dessiner. On ne sait jamais rien. »

« Tu sais, le photograveur avec qui j’ai travaillé sur Mars habite à quatre minutes à pied d’où je vis dans le XIVe arrondissement de Paris – où je passe la moitié de l’année. Très souvent j’allais lui porter mes dessins, et puis le lendemain j’allais les rechercher pour les retravailler. Je ne pouvais pas faire autrement. J’ai toujours envie de revenir. Je trouve souvent que le résultat, c’est plus beau dans ma tête. J’ai un peu le même problème avec la signature. J’oublie souvent de signer mes dessins. Je n’aime pas, parce que ça veut dire que c’est fini. Et je n’aime pas finir. »

« J’aime plus creuser, lentement. Travailler. Se confronter, avec soi-même, avec ses limites, avec sa souffrance. Moi, j’ai toujours aimé le travail, la discipline, les règles. Et si j’ai gratté, ça n’a aucune importance – si j’ai travaillé, je suis content. Parce que je crois que c’est un travail d’artisan. Il faut passer du temps sur la page. Même si on la déchire. Parfois on apprend beaucoup plus à tout enlever qu’à terminer. J’ai toujours ce problème de terminer. » (Rires)

Original article by Kurt Snoekx, published at October 28, 2021.
Read the original publication at Bruzz