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Et si le territoire était une carte

An essay by Mony Elkaïm about La Frontière Invisible in “Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux” 2002/2 (no 29), pages 267 à 269 1).


Dès les premières pages de leur dernier album, La Frontière invisible, Schuiten et Peeters nous font entrer dans un univers magnifique et fictif, qui diffère apparemment du nôtre et pourtant le rejoint.

Un jeune homme, Roland de Cremer, doit se rendre dans un Centre de cartographie, où il va désormais travailler. Seul, face à une institution énorme et peu compréhensible, il marche, une valise à la main, tel l’arpenteur K arrivant devant le Château. La première case montre une frontière blanche, qui ressemble à s’y méprendre à celles qui figurent sur les cartes pour délimiter les provinces ou les pays… avec une différence pourtant : cette frontière est tracée sur le sol même ! Le cartographe en herbe pose sa valise dessus, et s’assoit…

Un doute s’installe alors en nous : et si l’espace dans lequel le jeune homme entre – ce Centre de Cartographie monumental, perdu dans une contrée inhospitalière – était lui-même une carte ? S’il était confondu avec son activité, s’il ne se distinguait pas de ce qu’il est supposé produire ? S’il était de la même nature que ce qu’il est censé élaborer ?

L’interrogation paraîtra peut-être étrange à ceux qui ne connaissent pas l’univers des « cités obscures », monde parallèle au nôtre, créé par Schuiten et Peeters, où les auteurs parviennent à poser, par la grâce de la bande dessinée, des questions essentielles sur notre destin d’homme. (On se souvient par exemple des premières pages de La Tour, qui font irrésistiblement penser au Champion de jeûne de Kafka, ou bien de l’album L’enfant penché, où la jeune fille « désaxée » ne l’est que par rapport à un contexte déterminé, véritable résumé des thèses antipsychiatriques.) Mais cette interrogation a aussi une portée épistémologique, et rejoint une discussion théorique fondamentale de ces dernières décennies. Le créateur de la sémantique générale, Alfred Korzbisky, est connu pour avoir mis l’accent sur la différence essentielle de statut qui existe entre le langage et la réalité qu’il est supposé représenter ; pour lui le langage ne rend pas compte de la réalité, et, pour reprendre sa formule devenue célèbre, « la carte n’est pas le territoire. » Les travaux de Korzbisky ont profondément influencé l’anthropologue Gregory Bateson, qui était, quant à lui, à la recherche d’une « structure qui relie » tous les éléments du monde vivant, et qui voulait dresser la carte permettant de mettre cette structure en évidence : seule cette carte « holistique » ferait, selon Bateson, apparaître l’unité de la biosphère.

Ces deux recherches, on le voit, supposent un territoire existant en soi, indépendamment de toute carte. Or, ce principe, qui semble aller de soi, est précisément ce que les travaux du cybernéticien von Foerster ont par la suite remis en question : il implique en effet une séparation radicale de l’observateur et de la chose observée, et cette séparation fait problème. Pouvons-nous en effet considérer que nous sommes confrontés à une réalité « objective », indépendante de notre regard ? Ne serait-il pas plus exact d’affirmer que nous construisons la réalité dans le processus même de la décrire ?

En psychothérapie, en tout cas, les choses sont claires. Des praticiens différents auront, de la même interaction, des lectures différentes, si bien que la référence à une objectivité extérieure perd ici son sens : tout élément est décrit par quelqu’un, et celui qui le décrit, décrit en fait son interaction avec lui. Le thérapeute se doit d’analyser son vécu personnel, non seulement parce qu’il risque de projeter sur le contexte des significations qui lui sont propres, mais surtout parce que ce contexte pourrait bien le sculpter et le façonner lui- même pour que sa lecture de la situation renforce la vision du monde du patient. Dès lors, on comprend pourquoi l’approche « constructiviste » de von Foerster s’est révélée capitale dans le domaine des psychothérapies, notamment systémiques : elle fournissait une épistémologie nouvelle, où on ne pouvait plus parler de « carte » ou de « territoire », mais seulement de « constructions » ; et elle nous introduisait à un univers nouveau, tissé par l’interaction de ces constructions différentes et communicantes.

Cet univers n’est, au fond, pas très éloigné de celui dans lequel Schuiten et Peeters nous font pénétrer à leur tour. Lorsque Roland de Cremer arrive dans le Centre, la première personne qu’il y rencontre est un homme chevronné, nommé Paul Cicéri, qui au début regarde de haut, en chef de service désabusé, ce débutant qu’on lui envoie. Il va le mettre à l’épreuve en lui montrant non pas une de ces cartes auxquelles de Kremer est habitué, mais une sorte de gravure, qu’il lui demande de déchiffrer ; Roland hésite, tâtonne… et ne comprend pas ce que Paul Cicéri veut lui faire entendre – à savoir que les données brutes ne sont rien en soi, et que seule compte l’interprétation, car c’est elle qui, en nommant les choses (« ce que vous décriviez comme les restes d’un temple est un aqueduc »), les fait accéder à ce que nous appelons « la réalité » – et qui, en fait, n’est qu’une carte.

Mais tout le monde ne partage pas les conceptions de Paul Cicéri. Voici qu’on annonce, dans ce Centre perdu dans le désert, l’arrivée du Maréchal. Ce personnage, qui est reçu avec les honneurs d’un Pétain à Vichy, développe une tout autre vision du monde ; il insiste au contraire sur les données, qui pour lui prévalent sur toutes les interprétations… à condition, naturellement, qu’elles aillent dans le bon sens, c’est-à-dire le sien ! La réalité n’a qu’à bien se tenir ! Le Maréchal veut en effet qu’on dresse une carte du pays, puis qu’on la montre à tous les habitants ; finies les interprétations byzantines et les gloses qui ne mènent à rien : le Centre de cartographie devra désormais s’inscrire dans le projet politique du Maréchal - mener le combat de la grande Sodrovnie !

On le voit, les positions opposées de Cicéri et du Maréchal illustrent, dans leur opposition même, la difficulté que rencontrent ceux qui veulent décrire la réalité - leur projet descriptif suppose qu’elle est indépendante de leur regard, mais leur carte ne se dessine qu’à partir de ce regard même qu’ils portent sur le territoire qu’ils dessinent.

L’aventure du jeune Roland de Cremer comporte bien d’autres éléments, qui pourraient sembler, à première vue, étrangers à ce noyau central. Mais à première vue seulement. Une relation amoureuse s’ébauche entre le héros et une jeune femme nommée Shkodra. L’épisode paraît banal, jusqu’à ce que Shkodra se déshabille, et que Roland s’aperçoive que sur sa peau sont tracés les contours d’un continent ! La carte ici ne se contente plus de représenter le réel, même non géographique (Cicéri mentionne une carte du blé, ou des rumeurs), elle se fait incarnation … et le récit suggère que la jeune femme, à l’instar du Centre dans lequel elle travaille, en est peut-être, elle aussi, une.

Singulier univers que celui où Schuiten et Peeters nous conduisent. Ce que nous appelons « la réalité » est une intersection de cartes, le croisement de différentes et personnelles constructions du réel, qui peut-être ne disent, dans leurs échanges, que la façon dont elles s’articulent entre elles… Non plus un monde pur et dur, où la réalité est rugueusement obvie, mais un univers – oserais-je dire, avec les biologistes Humberto Maturana et Francisco Varela, un « multivers » ? – où les devenirs sont pluriels et les possibles multiples, car l’articulation changeante, toujours momentanée, entre les croyances qui s’y rencontrent peut ouvrir à chaque instant de nouvelles avenues.

Il faudrait pour finir dire la beauté du trait et de la couleur, l’inventivité des décors et des scènes, (comme ce vélocipède poétique et loufoque sur lequel Roland de Cremer monte en compagnie de Cicéri pour visiter de haut le Centre et ses abords) ; mais surtout remercier Schuiten et Peeters de maintenir ouverte, à travers cet ouvrage, une interrogation essentielle, touchant la trame même du monde dans lequel nous vivons.