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Pourquoi des gardiens ?

This article by Pascal Krajewski was published before on December 2014 at Neuvième Art 2.0 1).


Isidore Louis, archiviste. Giovanni Battista, mainteneur. Roland de Cremer, cartographe. Elsa Autrique, propriétaire. Gholam Mortiza Khan, voleur-protecteur du Nawaby 2). Homme et femme ; jeune, vieillard, gaillard dans la force de l’âge ; de toute origine. Ils sont des gardiens. Ils ont pour mission de sauvegarder.

Que veut dire « garder » ? Garder veut dire indémêlablement deux choses : surveiller et protéger. Il s’agit de protéger un objet, d’en assurer la sauvegarde, de le garder sauf. Nous appellerons « trésor » l’objet de l’attention de cette garde.

Étymologiquement, garder est avant tout une disposition du regard : le verbe vient du germanique « wardôn », regarder vers 3) . Autrement dit, garder est d’abord regarder, au loin, et dans deux directions opposées : vers l’objet à protéger et vers l’horizon à surveiller. Les anglo-saxons ont conservé cet ancrage scopique avec leur look after qui protège et prend soin, et leur look out qui scrute pour prévenir.

La garde ensuite contient une dimension topique. La démarche du gardien bénéficie de l’assistance d’un lieu, qui contient l’objet à sauvegarder. La garde est toujours in situ. Giovanni rôde autour de sa Tour, l’archiviste dans son Institut, De Cremer dans son Centre de cartographie… Le trésor de la Garde a son temple, là où il repose et là où il s’expose. Le temple est cette région du réel séparé du monde d’où les puissances supérieures peuvent être observées : il est le point de passage et de connexion entre le divin (et ses signes) et les devins (et leurs rites) 4). Ici, le site marquera l’emplacement du trésor. Il en indique la place, celle qu’il doit occuper pour recouvrer sa puissance (c’est la leçon de La Théorie du grain de sable).

Contre quoi monte-t-on la garde ? Contre des menaces extérieures mais aussi des pressions intérieures qui voudraient faire muter l’objet ou l’expulser de son écrin. La mission du gardien consiste à maintenir l’objet placé sous sa garde dans un état conforme et en son abri, comme si la préservation de sa puissance d’être passait nécessairement par un enracinement terrien. Telle une vestale astreinte à veiller sur le feu sacré, le gardien doit s’assurer que la chose placée sous sa protection continue d’agir et de conserver son pouvoir sur les êtres et le monde. La menace principale qui le guette est par conséquent l’usure du temps, les ravages de l’obsolescence, l’effacement des mémoires, le perdre-pied dans le cours du monde progressant. Il faut donc en quelque sorte garder l’actualité du trésor.

Ce point est d’importance. Ce qu’il faut garder n’est pas un objet, mais une puissance. Ce qui « dort » dans les réserves des musées n’est pas gardé, il n’est que stocké. L’objet dormant s’est laissé dévitaliser : il se conserve en tant que corps matériel, mais l’œuvre elle-même n’est plus activée. Ce qu’il faut garder, par contre, c’est la puissance invocatrice des œuvres, le pouvoir des trésors, quand bien même leur corps serait amené à changer tel le navire de Thésée. « Permettre à l’œuvre d’être une œuvre, nous l’appellerons la Garde de l’œuvre. (…) Le créé ne peut demeurer dans l’être sans les gardiens 5). »

On ne saurait garder des « vieilleries », par nostalgie, par toquade – ce ne sont que des bibelots d’inanité 6). On garde des « archaïsmes ». Par essence. Ils sont des liens qui nous relient à notre nature à travers notre culture. L’archaïque, est ce qui définit un principe (arché), qui vaut de toute éternité, qui maintient sa présence et son action à travers l’histoire et les civilisations humaines.

Plus exactement, on maintient active la puissance d’un trait archaïque où sourd ce qu’Heidegger appelait l’Initial, l’inépuisable, l’Anfang, et qu’on pourrait encore interpréter comme l’immémorial : « Il faut comprendre initial très littéralement comme ce qui… nous prend et ne cesse de nous reprendre, ce qui, ainsi, nous saisit en une trame 7) ».

Le seul regard du gardien ne suffira donc pas à sauvegarder son trésor, à maintenir sa puissance propre vivace. Pour sauvegarder, il faut encore « main-tenir », d’où la dimension ouvrière, manœuvrière qui se présente maintenant dans la Garde. L’archiviste n’est pas seulement celui qui garde dans leur état un lot de vieux papiers ; il est celui qui les sait compulser, faire parler, rendre gorge, extirper les secrets et les recomposer. Le mainteneur de la Tour est celui qui la répare des outrages du temps et du climat. Le cartographe est l’analyste de ces cartes et de ces photographies de terrain, ou bien il n’est rien.

Que font-ils exactement à leur trésor ? L’expertise de Monsieur Paul en donnera la réponse : ils l’interprètent 8). Mais il faut ouvrir le verbe à une acception plus large que celle évoquée dans La Frontière invisible. Il ne s’agit pas de l’interpréter comme on dirait le traduire, le faire parler, ou l’expliquer en le paraphrasant. C’est presque le contraire même, qu’il convient de faire. Il s’agit de l’interpréter comme un musicien interprète son morceau : en le jouant, en le faisant entendre, résonner tel qu’en lui-même. Il faut se mettre au service de l’objet pour lui permettre de s’épanouir, de s’exposer à travers l’interprétation. Non pas en être le connaisseur, mais en être l’opérateur.

C’est pourquoi tous les gardiens ont en commun de posséder un certain savoir, une tekhnè. Ils sont des artisans de leur savoir. Or, la tekhnè du terrassier n’a bien sûr rien à voir avec celle de l’archiviste. Alors quel est ce savoir commun qu’ils possèdent tous cependant ? Ils maîtrisent l’outillage et le corpus de leur discipline respective, ils possèdent une intelligence de leur trésor – mais ce n’est pas le fond de l’affaire. Le savoir qu’ils détiennent, c’est une sensibilité commune, une prédisposition presque. Elle consiste à partager un même souci (cura), celui de croire à la valeur de l’existence de valeurs, le souci de garder intègre et pérenne l’archaïque de la nature humaine. Celui qui est sensible au poids des choses essentielles et qui s’évertue à maintenir leur véhicule en vie – quelque forme qu’il prenne – celui-là est un gardien. Il saura ensuite mobiliser les techniques particulières à la branche qu’il aura adoptée, pour accomplir sa mission 9).

On peut percevoir les qualités nécessaires pour être un gardien : la rigueur, la ténacité, la passion, la discipline. Et ainsi, ils auront « l’air d’être là seulement pour monter la garde », car ils seront ceux « qui se dévoueront intégralement à la garde 10) ». C’est donc moins, n’en déplaise à Platon 11), des talents enseignables qui les différencient qu’une qualité innée, celle de l’entêtement, de l’obstination. Est gardien celui qui est obnubilé par une seule « idée fixe ». Celle dont « tout provoque le retour », que « tout incident ramène », que toute sensation est « bonne à faire reparaître avec tout son cortège » : l’omnivalente 12) ! Les retrouvailles amoureuses de De Cremer et de Shkodrã l’illustrent avec malice 13)

Le gardien est donc attaché exclusivement à un objet et à un savoir. La garde est le savoir-activer la puissance initiale de l’objet. Cette mission est abritée dans un temple, où le trésor demeure. Il n’y a pas de gardien amnésique, puisque le gardien est celui-là même qui se bat contre l’oubli qui pourrait frapper l’objet et son activation. Un objet de culte qui trône dans une vitrine muséale mais dont la signification s’est perdue, n’est pas gardé ; il n’est que présenté en son corps devenu muet. Le gardien est le détenteur d’un savoir et le protecteur d’un objet et ce sont ces deux choses-là indéfectiblement qu’il a pour mission de sauvegarder dans un même souci. Et le chef des Pélerins de l’Industrie, Witold Landowsky, plaidant pour une réappropriation des sites industriels délaissés car caducs, s’exclame justement :

« Ces lieux [les usines] sont nos temples, nos pyramides, nos cathédrales. Ces gestes sont notre mémoire, ces outils nos véritables œuvres d’art. En nous privant du Travail et de la Production ; c’est le Sens qu’on nous fait perdre»

Benoît Peeters et François Schuiten, « Porte 6 », dans Les Portes du possible, Paris, Casterman, 2005

Le gardien n’est donc pas un guide muséal, ni l’historien collectant les anecdotes : ce serait là se contenter de présenter ou de décrire une œuvre, ce ne serait pas la rendre à elle-même, ce ne serait pas restituer sa puissance d’invocation. Un romancier est bien souvent meilleur gardien qu’un historien irréprochable. Pour faire revivre la maison Autrique, une visite guidée fera chou blanc – mieux vaudrait y entendre résonner, fantomatiques, des conversations et des bruits de glas dans le salon.

Une dernière facette vient là d’apparaître dans les traits du gardien : celle de la transmission. Transmission dans le temps d’abord (maintenir la puissance du trésor au cours des âges) – mais aussi transmission à autrui. Cette notion ne doit pas se lire comme une simple narration ou présentation du trésor ; elle ne peut se comprendre que comme évocation, quasi chamanique, d’une puissance à un tiers. Cette tâche n’est pas la plus simple. Parce que le monde extérieur est devenu obtus, parce qu’il s’est tellement éloigné qu’il ne sait plus chausser les lunettes du gardien, parce qu’il est si pressé qu’il n’a pas même le temps d’imaginer cela possible. Et si les militaires savent comprendre la portée politique d’une cartographie qui est plus qu’une constatation, ils demeurent sourds et aveugles à la vérité incarnée et inscrite dans la chair d’une femme-paysage 14).

C’est que contrairement aux gardiens, le monde et ses agents ne sont pas disponibles à recevoir la puissance archaïque de l’Initial. Il faudrait qu’ils s’y préparent peut-être, mais lancés dans le tumulte quotidien, condamnés à la déréliction, où pourraient-ils en trouver le temps et l’appétence ?

Peut-être le gardien ne peut-il transmettre qu’à d’autres gardiens. Peut-être sa mission de médiation vers le grand public, les élites ou les générations futures est peine perdue. Peut-être que la garde des choses essentielles ne peut échoir qu’à quelques individus, et que comme le suggère La Tour, les candidats se raréfient de sorte que la garde même est vouée à disparaître… Peut-être que, comme La Frontière invisible l’illustre, les gardiens eux-mêmes vont être chassés de leur temple par un super outillage technologique, subrogeant le cœur de leur activité, et s’arrogeant leur trésor, leur site et leur mission…

Cela veut dire que, plus profond encore, ce que le gardien garde, c’est sa propre charge (cura). Avant même un objet et une tekhnè, le gardien, par son existence même, démontre la nécessité vitale de sa place dans l’ordre des choses, et la précellence de sa mission. L’idée même de la Garde, et conséquemment celle de l’œuvre : voilà ce que le gardien garde sauves. Son activité est un plaidoyer pro domo sous-jacent – mais ô combien primordial. Sa mission démontre l’importance de son existence. C’est peut-être cela une « mission », au sens fort : une charge transcendante qu’un gardien vient endosser en prenant le relais d’un prédécesseur. Une mission est ce qui dans son exercice prouve sa nécessité. Les tâches, elles, sont toutes contingentes ou pratiques. La mission est essentielle et fondatrice.

Gardien veut donc dire tout à la fois conservateur, opérateur et transmetteur d’une puissance archaïque contenue dans un objet historique.

Quis custodiet ipsos custodes ? « Qui gardera les gardiens ? » Qui protégera les protecteurs ? La réponse de nos auteurs est assez pessimiste : Louis, l’archiviste, est évincé ; M. Paul se réfugie dans les réserves tandis que son jeune disciple, De Cremer, se grille définitivement auprès des autorités alors même qu’il s’échine à leur transmettre la vérité de son trésor ; Battista est un éternel laissé pour compte ; Gholam Khan est tué par un fleuron de la civilisation technique ; Elsa Autrique ne trouvera son salut qu’en s’exfiltrant hors des Cités obscures. Tout porte à croire que le gardien est seul en sa charge. Se maintenir en état de garder est la condition même de l’exercice de sa mission, et là encore il est seul aussi pour y faire face.

Du reste, comment pourrait-on protéger les gardiens ? En établissant leur mission dans sa stature (Gestalt) éternelle, en éclairant l’horizon de leur action, en figurant la nécessité de leur charge. C’est là le rôle des institutions, au sens le plus prosaïque du terme : les musées, les académies, les bibliothèques. Il ne sera pas simple de s’en débarrasser parce qu’il ne sera pas simple de déboulonner leurs locaux ou leurs fonds, pas plus qu’il ne sera aisé de s’attaquer à leur poids ou de faire fi de leur sédimentation dans le tissu mondain. L’institution institue, en son lieu même, le site où la garde se tient. À ce titre, Alta-Plana, la Cité-archive du continent obscur est l’impératrice de ces institutions Benoît 15).

Comment défendre les gardiens ? Ne pas assurer leur simple survie, mais participer de leur vitalité ? Par l’écriture 16). On peut en effet trouver trois modalités distinctes qui confirment cette réponse. La première se trouve dans l’écriture de soi des gardiens qui tiennent à jour leurs aventures, qui trouvent dans l’autobiographie ou le journal de bord, le moyen de garder intacte leur volonté et d’espérer transmettre une part de leur savoir : et c’est pourquoi le recours stylistique à un « je » de l’écriture est si présent dans les histoires qui les mettent en scène. Ensuite, leur parole peut être portée, répétée, disséminée vers le plus grand nombre par la médiatisation de leur action, l’illustration de leur quotidien – et c’est là le rôle des journalistes, surtout ceux « qui ne cèdent pas à l’insignifiante tyrannie du réel » (« le rôle d’un homme de presse n’est-il pas de se battre ? ») 17). Enfin, une méta-écriture viendra sublimer l’action des gardiens, dans une œuvre. Nous voulons pointer là l’Œuvre que compose le cycle des Cités obscures. Non pas le monde imaginaire où habitent tous ces héros, mais l’œuvre composée par Peeters & Schuiten, et qui porte donc le témoignage des gardiens du monde sur un autre plan de réalité, le nôtre, dans un coup de force métaleptique.

Il serait trop court de dire que les gardiens résistent, sont les ouvriers de la persistance de l’immémorial. Ils ont un rôle bien plus positif : ils octroient au monde un lien essentiel avec sa propre nature. Le gardien est une force domestique, centripète, qui tourne le regard vers le foyer, le centre, l’essentiel.

*

Le rapide portrait de cette figure appelle la mention de son Autre…

Son pendant, tout aussi essentiel, est le pionnier. Le mot est récent, du moins au sens où on l’utilisera à présent. Le pionnier est le fer de lance. Il est l’extrême pointe de la société partant à la conquête de l’expression future de la nature humaine. Les pionniers sont les premiers de leur espèce, ils seront bientôt rejoints par la multitude vile des mortels 18). Ils montrent, en les conquérant, les futures tendances, objets, lieux que l’homme va venir ensuite coloniser en masse.

Ils font bouger la structure de la réalité, en la reconfigurant. Ils en changent la distribution, ils relocalisent son centre de gravité. La Toursemble soutenir à cet égard les vérités suivantes : le pionnier avance ; il va de l’avant ; il est une force qui va ; il ne laisse qu’un sillage.

Ainsi vogue le monde de l’homme : par la pression concomitante des gardiens et des pionniers. Les premiers assurent la persistance de points névralgiques, tandis que les seconds viennent ouvrir le paysage ou déporter la répartition des valeurs. Ôtez les premiers et votre navette basculera ou sera emportée dans des régions inopportunes ; débarrassez-vous des seconds et vous resterez sur une embarcation figée, parfaitement arrimée.

Le pionnier impulse des forces internes de changement au cœur d’une structure dont les gardiens assurent les forces de rappel et d’inertie. La société est le résultat historial de cette distribution des champs et des forces. Elle change mais se maintient dans ce changement. C’est là tout le mystère de l’individuation qui fascinait déjà Aristote 19).

Ainsi la ville. Elle est parfaitement emblématique de cette tension : traversée de forces motrices, s’étendant et se défigurant, elle est pourtant ce qui persiste, ne serait-ce qu’en son nom. Et les villages de la couronne parisienne d’hier sont devenus des noms de quartier du Paris du XXe siècle, sans disparaître totalement. Et une ville ne change pas son nom de Brentano en Blossfeldstadt, sans devenir autre 20). Et dès leur premier album, les auteurs narraient l’histoire d’une ville qui n’a de cesse de se reconfigurer, tout en conservant son identité 21).

C’est pour cela que la figure de la ville, comme métaphore pour ce jeu des oppositions, est si présente et fréquente.

*

Gardien et pionnier entrent en conflit dans leur charge, mais sont en accord dans leur finalité. Cette opposition n’est pas contradiction. Il ne faudrait surtout pas la lire du reste comme une caricature du type : passéiste vs progressiste, conservateur vs réformateur, et autres dichotomies simplificatrices de la même eau. Accentuer aussi bêtement serait fausser la scansion. L’articulation bien plus fine proposée par les auteurs, entre gardien et pionnier, est la suivante : d’une part, l’inertie mémorielle attachée à une racine, à un principe anthropologique, et qui fait la nature a-historique de l’homme ; et d’autre part, l’aiguillon tourné vers l’extérieur, l’impulsion créant l’élan, la force d’un allant anarchique et moteur.

Et être visionnaire, c’est sans doute maintenir, d’une même main ferme, la bride à ces deux chevaux si peu conciliables. Ce n’est pas être progressiste ni futuriste ; c’est avoir une vision. Une vision pour l’homme, qui rapproche, en les rappelant tous deux à l’ordre, ces deux qualités essentielles de la nature humaine. C’est en ce sens, nous semble t-il, que l’œuvre de Peeters & Schuiten pourrait être qualifiée de « visionnaire ». Non pas parce qu’elle dresserait la carte d’un futur éloigné ni les plans d’un avenir radieux, non pas parce qu’elle ferait le portrait de l’homme de demain – ce ne sont là que des exercices prophétiques ou divinatoires – non, elle est visionnaire parce qu’elle éclaire dans un contexte nouveau la nature humaine en lui conservant cette bifidité constitutive. C’est parce qu’elle est une expérience de pensée bien menée, mettant l’homme en situation de se rappeler qu’il est simultanément un gardien et un pionnier. On n’attend pas du visionnaire une anticipation mais une proposition, non pas la description d’un avenir, mais une mise en situation imaginaire de cette tension essentielle qui traverse les individus, qu’ils soient personnes, groupes ou sociétés 22). Le visionnaire est un entomologiste rêvant les individuations qu’il étudie. Et ses moyens de recherche sont de toute nature, bande dessinée y compris.

Quant aux auteurs des Cités obscures, c’est parce que leur vision est à la fois clairement exposée et puissamment illustrée, qu’elle est si marquante.

Pascal Krajewski

2)
Les quatre albums concernés sont donc dans l’ordre : L’Archiviste, La Tour, La Frontière invisible, La Théorie du grain de sable.
3)
Le Petit Robert de la langue française, 2006, p. 1162.
4)
« Temple », dans Dictionnaire des Trésors de la Langue française. En ligne : http://www.cnrtl.fr/etymologie/temple.
5)
Martin Heidegger, « L’origine de l’œuvre d’art », dans Chemins qui ne mènent nulle part, Paris, Gallimard, 1962, p. 75.
6)
Pour parler comme Mallarmé. Stéphane Mallarmé, « Plusieurs Sonnets. IV », dans « Poésies », Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1945, p. 68.
7)
Heidegger, « L’origine de l’œuvre d’art », op. cit., p. 86.
8)
Benoît Peeters et François Schuiten, La Frontière invisible. Tome 1, Paris, Casterman, 2002, p. 32.
9)
En quoi Claudius n’est pas un gardien, lui qui défend militairement sa machine sans savoir à quoi elle sert. Benoît Peeters et François Schuiten, La Tour, « Chapitre V », Paris, Casterman, 1987.
10)
Platon, « Chapitre III-IV. §414-420 », dans La République, Paris, LGF, 1995, p. 144 et p. 138.
11)
Chez Platon, les gardiens s’éduquent via la musique et le gymnase. Les disciplines principales seront l’arithmétique et la géométrie. La République, op. cit., « Chapitre VII. §521-530 », p. 315-333.
12)
Paul Valéry, L’Idée fixe, dans Œuvres. II, Paris, Gallimard, 1960, p. 206 et 213.
13)
La Frontière invisible. Tome 2, Paris, Casterman, 2004, p.15-16.
14)
La Frontière invisible. Tome 2, op. cit., p.66-67.
15)
Peeters et François Schuiten, L’Écho des Cités, Paris, Casterman, 2001, p. 24-25.
16)
Là n’est pas le lieu, mais on pourrait montrer comment cette activité d’écriture se couple en fait avec celle de la représentation ‒ qu’elle soit peinture (L’Enfant penchée, La Tour), dessin (La Route d’Armilia), ou autre. Mais la représentation, elle, a vocation à faire passage vers des mondes imaginaires par une véritable transmigration.
17)
L’Écho des Cités, op. cit., p. 54.
18)
Charles Baudelaire, « Recueillement », dans Les Fleurs du mal, Paris, Gallimard, 2011.
19)
Par exemple : Aristote, « Livre Z », dans La Métaphysique, Paris, Flammarion, 2013.
20)
Benoît Peeters et François Schuiten, Le Guide des Cités, Paris, Casterman, 2011, p. 97-103.
21)
Benoît Peeters et François Schuiten, Les Murailles de Samaris, Paris, Casterman, 1988, p. 36.
22)
Cette approche de l’individuation est à lire avec Simondon. Gilbert Simondon, L’Individu et sa genèse physico-biologique, Paris, Jérôme Millon, 1995.