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Je me souviens du Musée des Ombres

This article by Thierry Groensteen was published before on December 2014 at Neuvième Art 2.0 1).


Le Musée des ombres, sous-titré « un voyage dans les Cités obscures », fut la première grande exposition du Centre national de la bande dessinée et de l’image (qui deviendra en 2008 l’établissement public rebaptisé Cité internationale de la bande dessinée et de l’image), présentée en janvier 1990 dans un bâtiment dont la rénovation par Roland Castro n’était pas encore complètement achevée. Des dons récents de Schuiten et Peeters au Musée de la bande dessinée sont l’occasion d’un retour sur cette manifestation fondatrice.

Billet d’entrée exonéré pour le Musée des ombres.

François Schuiten en a retracé la genèse en répondant aux questions de Michel Jans et Jean-François Douvry : « François Vié était à l’époque directeur artistique du tout nouveau CNBDI. Il était au courant de nos ambitions dans le domaine des expositions, il savait que j’avais participé à Cités-Ciné à Montréal, il avait vu des projets d’exposition, à Roanne notamment, et à Grenoble. Il a pensé que, dans cette voie-là, il serait intéressant de proposer quelque chose pour l’inauguration du CNBDI. (…) C’est de là qu’est née l’idée du Musée des ombres 2). »

L’exposition-spectacle s’étalerait sur toute la superficie de l’espace qui, dès l’année suivante, accueillerait les collections du musée de la bande dessinée. Concepteurs et directeurs artistiques, Schuiten et Peeters travaillèrent en étroite collaboration avec François Vié, Olivier Corbex et Jean-Pierre Delvalle, du CNBDI, ainsi qu’avec l’équipe de Bleu Méthylène 3). Dans Voyages en utopie, le duo se souvient que « le développement du projet fut particulièrement agréable. Les contraintes étaient peu nombreuses, et l’univers que nous développions était celui de nos propres albums 4). » À cette date, la série ne comprenait encore que cinq livres : Les Murailles de Samaris, 1983, La Fièvre d’Urbicande, 1985, L’Archiviste, 1987, La Tour, 1987, et La Route d’Armilia, 1988.

Le plan de l’exposition.

Le parcours en trois dimensions débutait sur une note ironique, compte tenu de la destination future du lieu : « Nous voulions déjà donner un passé à ce lieu, proposer l’archéologie d’un musée qui aurait existé voici longtemps, qu’on aurait oublié et abandonné. On en retrouverait en quelque sorte les vestiges. Dans la première salle, nous exposions de vieilles planches de BD brûlées, mitées, souillées de café… 5) » et même, suprême audace, déchirées en deux par une faille dans le mur. Il ne s’agissait bien sûr que de fac-similés d’un choix de planches tirées des Cités. Un avertissement aux visiteurs précisait : « Un important effort d’imagination est nécessaire pour se représenter à partir de ces quelques planches ce que fut la bande dessinée. Né dans les dernières années du XIXe siècle, le neuvième art connut son apogée entre 1950 et 1985, puis disparut de la scène en l’espace de quelques années, n’étant plus prisé que par une minorité d’irréductibles. » Comble de l’ironie, le texte se poursuivait par l’évocation des deux grands genres de la BD, l’humour et l’aventure, pour conclure : « Les planches ici présentées montrent à quel point cet art pouvait s’égarer lorsqu’il oubliait ces grands principes. »

François Schuiten, recherche pour le mannequin d’Eugen Robick.

L’architecte Roland Castro, choisi pour édifier le CNBDI, avait transformé et modernisé le bâtiment d’une ancienne brasserie Champigneulles. L’aile qui devait abriter les salles du musée était inondée de lumière par une grande verrière incurvée. Comme le note Benoît Peeters, « Nous avions complètement déstructuré cet espace lumineux et un peu clinquant avec notre musée vieillot et ses cloisons qui brisaient les perspectives. Il y avait une opposition forte entre le neuf et nos peintures jaunes, nos ampoules noircies 6). » Ainsi, un faux musée de la bande dessinée devait préexister au vrai. De la même manière, lorsque la première version de l’exposition permanente ferma ses portes en 1999, ce qui lui succéda, toujours dans le même espace, pendant les quelques années suivantes fut une déclinaison parodique de l’idée même de musée de la BD, conçue avec l’agence Lucie Lom, sous le titre Les Musées imaginaires de la bande dessinée 7).

Benoît Peeters et François Schuiten aux côtés d’Eugen Robick.

Les autres salles du Musée des ombres transportaient le visiteur à Mylos, dans le bureau d’Eugen Robick (l’urbatecte était incarné par un mannequin animé 8)), à travers les rayonnages d’une bibliothèque démesurée ‒ où, au milieu de fausses reliures géantes laissant paraître les noms de Kafka, Vernes, Borges ou Calvino, figuraient d’improbables rayonnages consacrés aux « Troubles de la symétrie » ou à l’« Urbicandologie 9) » ‒ et dans l’atelier de l’inventeur Axel Wappendorf, rempli de dessins, de plans, d’outils et de maquettes.

Benoît Peeters et François Schuiten dans l’atelier d’Axel Wappendrof. (Photo X)

Certaines des machines présentées dans cet atelier ont été intégrées aux albums par la suite : l’hélicoptère de Wappendorf figurera dans L’Écho des Cités, sa chaise roulante dans Brüsel. Enfin, le parcours s’achevait par la contemplation d’une grande image de 10 mètres de largeur sur 5 de hauteur, une vue panoramique de la ville de Calvani qui, en cinq minutes, passait de la nuit au jour. Le dispositif mobilisait 35 projecteurs de diapositives et une narration sonore.

François Schuiten, vue panoramique de Calvani (de jour).

Le Musée des ombres ne donna pas lieu à un catalogue mais fut accompagné d’une publication. Coédité par Casterman, la RTBF et le CNBDI, Le Musée A. Desombres se présentait comme un coffret de grand format réunissant un album et un CD (dramatique sonore éponyme, de 60’). L’album (dont les pages de garde reproduisent le panorama de Calvani) est un pseudo « catalogue raisonné des œuvres et des biens ayant appartenu à Augustin Desombres ». Le peintre Augustin Desombres, « maître méconnu de la peinture réaliste du début de ce siècle », qu’incarnera l’artiste Martin Vaughn-James dans L’Enfant penchée en 1996, recevait donc là une première forme d’existence.

Au prix d’un certain nombre d’adaptations et de métamorphoses, le Musée des ombres allait être remonté, dans les années suivantes, au Festival de la bande dessinée de Sierre, au Palais des Congrès de Bruxelles et à la Grande Halle de la Villette, à Paris, dans le cadre de l’événement « Opéra Bulles ».

« Petit Journal » de l’exposition lors de son remontage à Bruxelles.

Par son ampleur, sa dimension spectaculaire, la qualité des décors, des ambiances sonores, des lumières, son retentissement, sa valeur inaugurale, le Musée des ombres est une exposition qui, on s’en doute, a fortement marqué la vie, la mémoire et l’imaginaire du CNBDI, future Cité. Il est rare que les responsables d’un établissement muséal travaillent en association aussi étroite avec les artistes qu’il souhaite honorer. François Schuiten en témoigne : « Notre investissement dans Le Musée des ombres a été du même ordre que celui d’un album : un très long temps passé sur le scénario, énormément de dessins préparatoires, d’innombrables va et vient entre Angoulême et Bruxelles et beaucoup de travail sur place 10). »

Mais le Musée des ombres a, non moins, été décisif dans le développement des Cités obscures. Non seulement parce que des éléments de l’exposition ont été réinvestis dans les livres postérieurs, mais parce que le duo Schuiten-Peeters a trouvé là une première occasion de transposer le monde des Cités dans la tridimensionnalité. Par la suite, la conception de scénographies n’a plus cessé de représenter une part importante de l’activité de François Schuiten, en particulier, et une des manifestations les plus éclatantes de sa créativité, comme en témoigne l’ouvrage Voyages en utopie.

Les archives de l’exposition

Étude de François Schuiten.
La Bibliothèque du Musée des ombres.

En 2012, François Schuiten, anticipant l’avenir ‒ et en accord avec Benoît Peeters pour les œuvres le concernant ‒, a décidé de faire don de la majorité de ses œuvres graphiques à de grandes institutions patrimoniales de conservation et de diffusion, essentiellement belges et françaises. Ceci afin d’éviter leur dispersion ultérieure, leur fragmentation artificielle sur le marché de l’art, pour en préserver la cohérence et pour les protéger. Si la Bibliothèque Nationale de France et La Fondation Roi Baudouin ont été les principaux bénéficiaires, le musée de la bande dessinée a, pour sa part, reçu en 2013 du dessinateur un ensemble de 24 esquisses, illustrations et planches originales se rapportant à divers événements : projets d’affiches pour le Festival d’Angoulême, couverture de Libération, planches réalisées en hommage à d’autres auteurs (Winsor McCay, Paul Cuvelier, Philippe Geluck) ou présentées dans des expositions ayant eu lieu au musée (Cent pour cent et Spirou, un héros dynamique), ou encore esquisses scénographiques pour Les Livres de l’ombre ‒ titre qui devait être celui d’une autre exposition-spectacle ambitieuse destinée à la Grande Halle de La Villette, restructurant le projet du Musée des ombres autour d’une grande bibliothèque. Cette option ne s’est pas concrétisée.

L’Écho des Cités, s.d.

À la suite de cet enrichissement, l’établissement a également sollicité Benoît Peeters, afin d’obtenir le versement de documents ou d’œuvres qui seraient en rapport avec les interventions passées, à la Cité, du fameux tandem. L’intéressé a répondu positivement à cette demande. Le don de Benoît Peeters documente Le Musée des ombres et comprend : un synopsis illustré de 39 pages, le synopsis définitif, ramené à 13 pages, et une version commentée du même document, des photographies couleur, 15 dessins originaux (recherches, croquis de travail) de la main de François Schuiten, un ensemble d’articles de presse, de la correspondance et des textes divers. Cet ensemble constitue un dossier documentaire d’un très grand intérêt sur la conception et la mise en œuvre de l’une des expositions les plus mémorables qu’ait suscitées la bande dessinée sur le sol français à ce jour. À ce titre, il fait pendant au fond relatif à l’exposition Bande dessinée et Figuration narrative conservé au sein du Fonds Pierre Couperie.

Thierry Groensteen
avec le concours de Marie-José Lorenzini

À lire aussi : « Le Musée des ombres, visite de chantier », (À Suivre), No.145, février 1990, pp. 37-39.

2)
Schuiten & Peeters, Autour des Cités obscures, Dauphylactère, « Mosquito », 1994, p. 89.
3)
Agence de scénographie et de muséographie, « créateurs d’univers et d’atmosphères ». Une « Mer Méthylène » est renseignée au Nord de la carte des Cités obscures.
4)
Schuiten & Peeters, Voyages en utopie, Casterman, 2000, p. 18.
5)
Benoît Peeters dans Autour des Cités obscures, op. cit., p. 89.
6)
Idem.
7)
Cf. Thierry Groensteen & Gaby Scaon (dir.), Les Musées imaginaires de la bande dessinée, Angoulême : CNBDI/éditions de l’An 2, 2004.
8)
On en voit la photo à la page 125 du Guide des Cités, Casterman, 1996.
9)
La présentation de cette « science » occupe les pages 126 et 127 du Guide des Cités, op. cit.
10)
Autour des Cités obscures, op. cit., p. 90.