Altaplana, world of Francois Schuiten and Benoit Peeters

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La Quête du sens dans Les Cités Obscures

by Frédéric Kaplan

For a long time the following analysis on the Obscure Cities by Frédéric Kaplan set the standard. The article was published in May 1995. In the 2000's the analysis disappeared from the internet. During our search for information on urbicande.be in the Wayback Machine we rediscovered the article.

Invitation au voyage

La série des Cités Obscures est sans doute une expérience unique dans l'histoire de l'édition. Il y a maintenant plus d'une décennie, François Schuiten et Benoît Peeters ont commencé à décrire un monde qui aujourd'hui surprend par sa richesse, sa diversité et la cohérence de son organisation. Les récits qui nous sont parvenus des Cités Obscures ont emprunté des passerelles littéraires, graphiques et mêmes musicales, mais c'est surtout au travers des albums de Bande Dessinée qu'ils nous ont livré les connaissances nécessaires pour comprendre les rouages de leur univers.

Ce n'est pas un mince défi pour l'exégète qui vient après eux, de trouver quelque chose à dire sur les Cités Obscures que les auteurs eux-mêmes n'aient pas déjà dit!” écrit Thierry Groensteen dans son article La Légende des Cités1). Devons nous pour autant renoncer à chercher par nous-mêmes des structures et des sens cachés dans l'oeuvre de Schuiten et Peeters? La série possède en effet cette autre originalité d'inclure d'abondants commentaires et interprétations sur elle-même. Considérons que ceci est plutôt une invitation à nous joindre à cet effort et peut-être même à enrichir cet univers par notre propre point de vue.

Avant toute chose, il faut décrire la spécificité et l'originalité profonde de l'univers des Cités Obscures, voir l'oeuvre dans ses différents aspects, dans les différentes formes sous lesquelles elle se présente, examiner la manière dont les auteurs savent mêler invention et réalité. C'est ce que nous allons essayer de faire dans la première partie.

L'étude des symboles et des références littéraires dont l'oeuvre regorge, nous apporte, dans la seconde partie, quelques clés pour en comprendre le sens.

Enfin, dans la dernière partie, nous nous aventurerons dans une lecture assez peu conventionnelle de l'oeuvre en remarquant les étranges similitudes qu'elle présente avec les problématiques d'un secteur de la physique contemporaine.

A. Récits d'Outre-Monde

“Pas de merveilleux ici, pas de délire. Ni tigres transparents, ni roses ensanglantées, aucun de ces grotesques vaisseaux qui volettent d'une étoile à l'autre, mais un monde complet avec ses architectes et ses lois, ses techniques et ses scandales, ses religions et ses folies. Un monde qui, s'il a plus d'un point commun avec le nôtre semble s'être développé de façon plus systématique…” (L'Archiviste, pièce 15 “Mylos les dépotoirs de Lizbar”)

A.1 Genèse et Cohérence.

Le processus était irrémédiablement engagé
(Les Murailles de Samaris, 5ème planche)

Quand François Schuiten et Benoît Peeters publient en 1983 Les Murailles de Samaris, rien ne laissait penser qu'une série allait naître. L'album avait été entrepris sans intention de le doter ultérieurement d'une quelconque suite. La Fièvre d'Urbicande, l'album qui suivit, était d'un style très différent. Rien a priori ne justifiait que les deux histoires appartiennent au même univers.

Les auteurs expliquent que c'est en préparant la sortie des Murailles de Samaris qu'ils eurent l'envie d'approfondir la contrée imaginaire à laquelle ils avaient donné naissance.

“Pour la page de titre, nous avons réalisé la page que Franz arrache au grand livre de Samaris, et sur laquelle on peut lire: “Autour de Samaris sont huit grandes cités”. C'est alors que nous nous sommes posé pour la première fois la question de l'emplacement de ces cités. Qu'y a-t-il autour de Samaris et de Xhystos ? Comment ce monde fonctionne-t-il ? etc…”

B.Peeters, Autour des Cités Obscures p.37

Depuis 1983, François Schuiten et Benoît Peeters ont sorti sous le label des “Cités Obscures” plus d'une dizaine d'albums. Contrairement à la plupart des grandes séries de la Bande Dessinée la cohérence n'est pas assurée par un personnage principal ou un groupe de protagonistes. Au niveau de l'édition, les titres adoptent des présentations très différentes les unes des autres. Certains sont en couleur, d'autres en noir et blanc. Beaucoup n'appartiennent pas directement à la BD mais relève du livre illustré (La Route d'Armilia), de l'anthologie (L'Echo des Cités) du catalogue muséographique (Le Musée A.Desombres), etc…Schuiten et Peeters ont même parfois choisi d'utiliser d'autres médias pour donner vie aux Cités Obscures: disques, conférences, expositions..

Il est difficile aussi de trouver une unité thématique qui englobe tous les albums. La Fièvre d'Urbicande et Brüsel mettent en avant les relations entre l'urbanisme et la politique. Dans Les Murailles de Samaris et La Tour c'est l'élément fantastique qui domine. Difficile de dire de quoi parlent exactement les Cités Obscures.

Comment est assurée la cohérence entre les albums? Comment justifier que des histoires apparemment indépendantes prennent place dans le même univers? Le principe utilisé par les auteurs n'est pas sans rappeler les procédés de Balzac dans la Comédie Humaine. Les auteurs glissent dans chaque album des allusions aux précédents. Ce peut-être par la réapparition d'un personnage, d'un lieu, la mention de quelques événements étranges qui ont ponctué l'histoire du monde des Cités Obscures. Ainsi dans la préface à La Fièvre d'Urbicande Eugen Robick critique “les fallacieuses théories des architectes de Xhystos”. Inversement, les auteurs décident de modifier la fin des Murailles de Samaris pour que leur héros Franz rencontre ce même Robick qui n'existait pas encore quand l'album était paru dans sa première édition. Des villes juste citées au détour d'un album se retrouvent au coeur du suivant: ce sont, pour reprendre l'expression de Benoît Peeters, des “pierres d'attente pour de futurs albums”. Ainsi, à l'image de la croissance du Réseau d'Urbicande, chaque nouveau titre de la série accroit l'univers existant et l'enrichit de nouvelles correspondances, de nouveaux liens.

A.2 Exploration "transmédiatique"

A plusieurs reprises, Schuiten et Peeters ont décidé de quitter le cadre de la BD ou même du livre illustré pour se lancer dans l'exploitation d'autres médias2) comme ils l'ont fait avec les conférences-fictions parodiques “Voyage dans les cités obscures” , l'exposition-spectacle “Le Musée des Ombres”, l'exposition sur “Les Métamorphoses de Nadar”, la dramatique sonore et le “catalogue raisonné” rassemblés dans le coffret du Musée A.Desombres ou l'opera composé par Didier Denis sur le thème de La Fièvre d'Urbicande qui est toujours en cours d'élaboration. En donnant une nouvelle dimension à leur histoire et en offrant de nouveaux points de vue à leurs lecteurs, les auteurs contribuent à crédibiliser leur univers.

“Ce sont ces changements de forme qui semblent avoir imposé l'idée de la série dans l'esprit du public, comme si, en sortant de la Bande Dessinée au sens précis du terme, elle acquérait une forme d'objectivité. En passant d'un média à un autre, “Les Cités Obscures” sous-entendaient peut-être qu'il existait un univers de référence, indépendant de ces diverses traductions. C'est l'ensemble des réalisations qui deviendrait alors adaptations d'un introuvable récit premier”

B.Peeters, Une exploration transmédiatique: Les Cités Obscures

L'exposition-spectable “le musée des ombres” et les deux stations de métro (Porte de Hal à Bruxelles et Art et Métiers à Paris) pour lesquelles François Schuiten a réalisé une scénographie, sont autant de portes d'entrées dans le monde des Cités Obscures pour ceux qui ne connaissent pas les albums. Porte de Hal est d'une certaine façon un morceau de Brüsel. Art et Metiers et son Nautilus souterrain plonge le voyageur dans l'atmosphère des romans de Jules Verne dans laquelle baigne beaucoup des titres de la série.

Mais ces explorations d'autres médias n'ont pas amené les auteurs à renoncer à leur goût pour la BD. Au contraire, ils travaillent en ce moment sur L'Enfant Penchée un livre qu'ils souhaiteraient de plus de 150 pages et dont plusieurs passages sont déjà parus dans le magazine A Suivre. Il y aura aussi sans doute un album plus centré sur Paris3). François Schuiten explique que ce retour périodique à la Bande Dessinnée reste indispensable pour le travail d'imagination et de recherche graphique qui est à la base des Cités Obscures4).

A.3 Commentaires de l'oeuvre sur elle-même

Une des singuralités du cycle des Cités Obscures est que très souvent c'est au sein même des albums que les auteurs font des commentaires sur leur propre oeuvre.

Cela commence avec la postface rajoutée aux Murailles de Samaris dans laquelle les auteurs font part des regrets que leur inspire cet album “un peu sec et squelettique”.

Vient ensuite la légende du Réseau, texte ajouté à la Fièvre d'Urbicande dans sa version cartonnée dans laquelle Isodore Louis, l'archiviste, s'attache à recenser les diverses interprétations qui ont été émises au sujet du phénomène du Réseau. Isodore Louis cite les théories hasardées par trois auteurs. Les deux premiers R.de Brok et Jean Loms5) n'ont jamais existé. En revanche le troisième texte est un fragment d'un article authentique de Claude-Françoise Brunon intitulé “Les Systèmes d'Urbicande: cohérence narrative et figuration” publié dans les “Cahiers de l'Université Paul Valery” de Montpellier. Ici l'oeuvre récupère la critique qui avait cru pouvoir s'emparer d'elle.

Dans L'Archiviste, les auteurs s'autorisent ironiquement à faire l'éloge du mythe qu'ils ont enfanté.

“Une légende peut-être, mais d'une telle ampleur, d'une telle qualité de présence, qu'elle se distingue par d'innombrables traits de toutes les inventions similaires. (…) ce monde quel démiurge aurait pu nous l'offrir ?”

L'Archiviste pièce 15-16

Dans le Petit Guide des Cités Obscures6) les auteurs vont plus loin: Ils s'y font passer pour des explorateurs et des spécialistes du “monde des cités obscures”. Ils expliquent que leurs sources sont de trois ordres: des observations qu'ils ont pu effectuer durant leur unique voyage dans l'“Autre Monde”, des documents rassemblés au cours de celui-ci, une correspondance qu'ils ont échangée pendant plusieurs mois avec une native de Mylos: Mary von Rathen7). Pour crédibiliser l'existence des Cités, les auteurs sont ainsi conduits à récuser la paternité de la Légende:

“Nous ne sommes nullement les inventeurs des Cités Obscures ni même les premiers à les avoir évoquées”8)

A.4 Influences littéraires. Une "famille d'esprits"

Tlön Uqbar Orbis Tertius et L'Archiviste

Dans le Petit Guide des Cités Obscures, Schuiten et Peeters rendent hommage à quelques philosophes, savants et artistes en expliquant qu'eux aussi sont familiers avec le monde des Cités Obscures.

Parmi les écrivains cités, Jorge Luis Borges est sans doute l'un de ceux dont la démarche rappelle le plus souvent celle de Schuiten et Peeters. L'Archiviste 9) en particulier reprend la même problématique que la nouvelle Tlön Uqbar Orbis Tertius10) de l'écrivain argentin. C'est l'histoire d'une société secrète composée de savants et d'artistes qui, au début du XVIIème siècle, décide d'inventer un pays. Après plusieurs années, les membres de cette société réalisent que l'ampleur de la tâche entreprise nécessite qu'elle se poursuive sur plus d'une génération et choisissent des disciples. Plus tard, le projet s'étend à l'élaboration d'une planète complète et de l'“encyclopédie méthodique de la planète illusoire”. En 1914, l'Encyclopédie de Tlön comporte quarante volumes.

“Seul peut-être un large groupe d'artistes et de savants de toutes les disciplines aurait pu venir à bout d'une telle tâche. Réunis en une société plus sécrète qu'aucune autre, ils auraient construit, avec une infinie patience, cette folle mystification, oeuvrant on ne sait trop pourquoi à l'édification de ce monde chimérique, complété siècle après siècle.”

L'Archiviste pièce 17

Comme L'Archiviste de Schuiten et Peeters, c'est l'humanité toute entière qui, dans la nouvelle de Borges ne peut quand elle découvre la richesse des documents imaginer qu'une telle civilisation est chimérique. Ce monde semble même plus parfait, plus en adéquation avec notre manière de penser.

Le fait est que la presse internationale divulgua à l'infini la “découverte”. Manuels, anthologies, résumés, versions littérales, réimpressions autorisées et réimpressions faites par les écumeurs des lettres de la Grande Oeuvre des Hommes inondèrent et continuent à inonder la terre. Presque immédiatement, la réalité céda sur plus d'un point. Il y a dix ans il suffisait de n'importe quelle symétrie ayant l'apparence d'ordre - le matérialisme dialectique, l'antisémitisme, le nazisme - pour ébaubir les hommes. Comment ne pas se soumettre à Tlön, à la minutieuse et vaste évidence d'une planète ordonnée ? Inutile de répondre que la réalité est également ordonnée. Peut-être l'est-elle, mais suivant des lois divines - je traduis: des lois humaines - que nous ne finissons jamais de percevoir. Tlön est peut-être un labyrinthe, mais un labyrinthe ourdi par des hommes et destiné à être déchiffré par des hommes.”

Jorges Luis Borges, Tlön Uqbar Orbis Tertius, Fictions p.30

L'invention de Morel et Les Murailles de Samaris

Une autre parenté évidente est celle qui lie Les Murailles de Samaris à la nouvelle L'invention de Morel11) de Adolfio Bioy Casares, ami de Borges lui-aussi cité dans le Petit Guide des Cités Obscures. Un homme, poursuivi par la police, se réfugie sur une île où vivent plusieurs personnes et en particulier une femme, Faustine dont il tombe rapidement amoureux. Intrigué par certains comportements étranges des habitants de l'ile, il découvre finalement que ces personnes ne sont que des simulacres, projections en trois dimensions d'un enregistrement d'une semaine. Il découvre également les appareils qui permettent l'enregistrement et la projection de ces images. En les expérimentant sur des végétaux et des animaux de l'île il s'aperçoit que une fois immortalisés dans une copie, les originaux meurent quelque temps après. Mais son amour pour cette femme est tel qu'il choisit une vie d'apparence à ses cotés plutôt qu'une existence sans elle. Aprés une longue préparation et de multiples répétitions, il décide de s'enregistrer pendant une semaine en donnant l'impression à un observateur extérieur qu'il existe entre lui et la femme une connivence profonde, qu'ils s'entendent sans avoir besoin de se parler.

Comment ne pas rapprocher cette île avec Samaris, la cité trompe-l'oeil, et plus particulièrement la phrase que Franz découvre dans le grimoire au coeur de la cité ?

“Elle (Samaris) se saisira des images de ceux qu'elle aura capturés et elle en fera des images”

Les Murailles de Samaris p.40

Une "famille d'esprits"

Schuiten et Peeters reconnaissent aussi que leur démarche rejoint par certains aspects celles d'écrivains comme Novalis, Maeterlinck, Julien Gracq12), René Daumal, Italo Calvino, Kafla et Ismaïl Kadaré. Parmi les cinéastes, apparaissent les noms de Raoul Servais avec qui ils travaillent sur le film Taxandria13), et de Steven Soderbergh14).

Dans tous les cas il ne s'agit pas d'influences directes, mais d'affinités reconnues entre des imaginaires et des procédés de transposition du réel: une “famille d'esprits” en quelque sorte.

A.5 Entre réel et imaginaire

Peut-être finirons-nous comme Maurice Leblanc qui se plaignait à la police d'être pourchassé par Arsène Lupin…“ (B.Peeters, Autour des Cités Obscures p.74)

Dans Tlön Uqbar Orbis Tertius , le narrateur consultant un article de l'Encyclopedia Britannica relatif à la mystérieuse région d'Uqbar, note “Des quatorze noms qui figuraient dans la partie géographique, nous n'en reconnûmes que trois - Khorassan, Arménie, Erzeroum - interpolés dans le texte de façon ambigüe”. Comme souvent dans les nouvelles de Borges l'imaginaire fait une irruption soudaine dans le monde réel. Avec le cycle des Cités Obscures, Schuiten et Peeters sont passés maîtres dans l'art symétrique, celui d'introduire des éléments du monde réel dans leur univers imaginaire. Il s'agit, par exemple, de l'article de Claude-Françoise Brunon dans la “Légende du Réseau” ou de l'opera de Didier Denis, qui, alors qu'il n'est pas encore terminé, est déjà trois fois mentionné: dans Musée A.Desombres L'Echo des cités , et le Petit Guide des Cités Obscures dans lequel figurent des références à deux autres oeuvres du compositeur: les enfants d'Armilia et La Sentence.

“36. EXTRAITS D'UNE PARTITION D'OPERA Douze feuillets de l'opéra Urbicande de D.Denis. Il semble s'agir d'extraits de l'acte II… ” (Le Musée A.Desombres p.20) “L'exécution d'Urbicande Symphonie de Dieter Dennis (a suscité) les plus grands espoirs sur l'opéra qui doit suivre”

L'Echo des Cités p.54

Les villes.

Dans leur périple en dirigeable, les enfants de la Route d'Armilia survolent Mylos, Muhka, Calvani, Armilia mais aussi Bayreuth, lieu véritable où ils assistent à la représentation d'un opéra. A côté de pures inventions comme Xhystos, Samaris, Urbicande, Thramer ou Alaxis, les Cités Obscures sont riches en villes d'une catégorie intermédiaire, extrapolations plus ou moins lointaines de villes réelles: Brüsel, Phary, Genova ou Kobenhavn. Brüsel avec son quartier des Marolles, son boulevard Lemonnier, ses Halles de Zarbec15) et surtout “Le Palais des Trois Pouvoirs” dans lequel il faut reconnaître le Palais de Justice de la ville, l'un comme l'autre ayant d'ailleurs le même architecte Joseph Poelart16) apparaît presque comme une copie conforme de la capitale belge. Phary, telle qu'elle est décrite dans L'Etrange cas du docteur Abraham, ressemble à la capitale juste après les grands travaux de Haussmann. Citons aussi Samarobrive qui semble être un double exact d'Amiens dans les Cités Obscures (la rue Saint-Fuscien, la Somme, etc… cf L'Echo des Cités p.14).

Les personnages.

Les intrusions de personnages réels dans l'univers imaginaire de Schuiten et Peeters sont de deux sortes.

Les premiers sont de simples noms cités au détour d'un des albums.

“Des livres comme le musée A.Desombres ou l'Echo des Cités imposent de toute façon une foule de noms. Plutôt que de les puiser dans l'annuaire comme Simenon, je préfère choisir des noms colorés, jouer avec les albums précédents, glisser une allusion à des auteurs que nous aimons ou, pourquoi pas à des amis, des gens qui ont été associé à la naissance d'une image, etc…”

B.Peeters, Autour des Cités Obscures p.74

Citons par exemple Carrez-Corral, Anne Baltus17), Pierre Christin18), Maurice Maeterlinck dans le Musée A.Desombres ou le docteur Mony Elkaïm((Le docteur Mony Elkaïm, psychiatre et psychothérapeute est l'auteur de l'article “L'univers des Cités Obscures, miroir de nos interrogations fondamentales ?” paru dans le livre Autour des Cités Obscures p.127.)) dans l'Echo des Cités.

Mais des personnages réels peuvent aussi se trouver au coeur de certains albums. Les auteurs s'inspirent dans ce cas des événements réels de la vie de ces personnes pour élaborer leurs récits.

C'est le cas de Freddy de Vrouw à qui ils attribuent dans l'Echo des Cités (p.24) et dans Brüsel(p.39) la phrase ”Notre but, c'est que Bruxelles soit dans un grand boum“ originalement prononcée par Charlie de Pauw, entrepreneur Bruxellois.

Sous les traits de Michel Ardan, il faut bien sûr reconnaître en anagramme le photographe Nadar. Comme ce dernier qui fonde avec Jules Verne 19) en 1862 une “société pour la recherche de la navigation” et participe, à l'instar des héros verniens, à plusieurs ascensions en montgolfière, Michel Ardan tente de réaliser de “la photographie aérostatique” et effectue de nombreux voyages en ballon (L'Echo des Cités p.14-15 et p.42). Avec l'exposition Les métamorphoses de Nadar Schuiten et Peeters développent plus profondément les liens entre le photographe et son double des Cités Obscures.

Une grande partie de l'univers des Cités Obscures baigne dans une ambiance proche des romans de Jules Verne. L'écrivain lui-même intervient directement à plusieurs reprises dans l'univers imaginaire. Une des toiles d'Augustin Desombres est intitulée “Le Retour du Capitaine Nemo”.

Cette oeuvre aux tons délicats, qui voit le héros de 20 000 lieues sous les mers réapparaître dans un Amiens de rêve, constitue un hommage appuyé à Jules Verne, assurément l'un des maîtres de Desombres.

Le catalogue raisonné des oeuvres et des biens ayant appartenu à Augustin Desombres p.14

C'est sans doute le même événement qui est commenté par Stanislas Sinclair dans l'Echo des Cités (p.14). Jules Verne avait prononcé un discours à l'Academie d'Amiens intitulé “Une Ville Idéale” dans lequel il s'amusait à imaginer cette ville en l'an 2000 en reprenant plusieurs des idées de son manuscrit refusé: Paris au XXème siecle20). Ceci éclaire en partie la suite de l'article de Stanislas Sinclair:

”(…) d'autres croient reconnaître dans l'audacieux navigateur les traits de l'écrivain lui-même. Un écrivain qui, avec les années se serait identifié à son personnage favori. Certains jurent même leurs grands dieux qu'ils ont parlé avec le visiteur. “Monsieur Verne était un homme de progrès, assure Albert Lessing, le bibliothécaire. Plusieurs nouveaux batiments l'ont enthousiasmé, notamment la tour Perret”. L'écrivain se serait par contre scandalisé que trois édiles aient proposé de remplacer le nom immortel de Samarobrive par la plate appelation d'Amiens. “Si ce projet devait devenir réalité, c'en serait fini de notre ville. Quelques décennies à peine suffiraient à faire d'elle une pauvre bourgade.”

L'Echo des Cités p.14-15

Signalons enfin que le Dr.Loderer et Michel Ardan au cours de l'expédition dans le tombeau du plateau de Marahuaca rencontrent finalement Jules Verne (L'Echo des Cités p 38-39) “ce personnage si souvent tenu pour légendaire” et qu'il promet de faire du photographe-aventurier le héros de l'un de ces prochains romans.

A.6 La question du "passage"

Mélange de réalité et d'imaginaire, où se situe l'univers des Cités Obscures ? Comment y accède-t-on ?

L'Archiviste est le premier album à considérer l'univers des Cités Obscures d'un point de vue extérieur21) et par la force des choses l'hypothèse d'un éventuel “passage” entre les deux mondes. Isodore Louis suggère l'existence d'une passerelle artistique.

Le Musée A.Desombres et en particulier la dramatique sonore qui l'accompagne est sans doute l'album qui étudie le plus cet aspect de l'oeuvre. Contrairement à Isodore Louis, le peintre Desombres n'a pas qu'une connaissance purement livresque des Cités Obscures: il y a effectué cinq séjours comme hôte de Mary Von Rathen. La passage se fait par l'intermédiaire des tableaux du peintre, “portes d'entrées” dans l'autre univers. Le mystère est cependant loin d'être complètement éclairci.

Dans L'Echo des Cités, l'“Autre Monde” désigne le nôtre et nous voyons comment les habitants des Cités se posent les mêmes questions quant à l'existence d'une frontière perméable entre les deux univers. Déjà “les troubles réalités” (p.44) de notre monde semble inquieter la population tel cet avion Spitfire et ses deux occupants, “égarés” accidentellement hors de leur univers.

Le Petit Guide des Cités Obscures n'éclaire pas beaucoup plus cette question:

“La nature exacte des relations entre les deux mondes demeure des plus mysterieuse: il existe assurément des passerelles, mais leur nature exacte reste difficile à definir. Courbure de l'espace, faille temporelle, enchâssement d'univers: toutes ces hypothèses sont trop grossières pour rendre satisfaisant des liens unissant les deux planètes”

Les auteurs resteront, sans doute, énigmatiques sur ce point car cette question s'est révélée être un excellent moteur pour plusieurs récits de la série. Ce doute quant à l'existence du passage permet que l'oeuvre conserve ce qui fait l'attrait des grandes utopies sans se contraindre aux conditions qu'elles imposent 22).

B. La Quête du sens

Tout chef d'oeuvre est fait d'aveux cachés, de calculs, de calembours hautains, d'étranges devinettes” (Jean Cocteau , Le Mystère laïc p.43)

B.1 Faut-il chercher un sens ?

Nous avons vu, dans la première partie, ce qui fait la spécificité et l'originalité du cycle des Cités Obscures. Schuiten et Peeters ont réussi ce tour de main qui consiste à créer un univers qui à la fois, ne souffre pas de faiblesses de cohérence et semblent pouvoir intégrer des imaginaires pourtant très différents les uns des autres. Mais derrière la beauté de l'édifice ne faut-il pas chercher un sens caché ?

Sur ce plan, les auteurs préfèrent se dégager de toutes responsabilités23): “nous ne sommes certainement pas les détenteurs du sens des albums” explique Benoît Peeters. “Il n'y a jamais eu de volonté franche et nette de donner un message” renchérit François Schuiten. Leur façon de travailler est avant tout intuitive.

Si nous partons sur la piste d'éventuelles interprétations ce sera donc à nos risques et périls. Pourtant les auteurs semblent tout faire pour nous y inviter. Rappelons que les trois premiers récits du cycle ont ceci de particulier qu'ils peuvent être résumé graphiquement par un symbole unique: la Droséra, plante carnivore symbole de Samaris, le Cube du Reseau d'Urbicande, et la Babel breughelienne pour la Tour. Ces trois symboles se retrouvent disseminés un peu partout dans les albums qui suivent: le cube est dans le logo de l'Echo des Cités, bien avant l'épisode du Réseau, dans La Tour un modèle réduit du Réseau apparait suspendu au plafond (chap III, planch 10), dans le gouffre de Marahuaca on retrouve les trois motifs réunis pour une raison mystérieuse (L'Echo des Cités p.29 et 32)), etc… S' il faut tirer une conclusion de ces remarques, c'est sans doute que ces trois premiers récits doivent être fondamentaux pour la compréhension de l'oeuvre entière.

B.2 La Tour de Babel.

Je me méfie beaucoup de l'imagination soit-disant pure. (…) Pour créer un univers fantastique, j'ai besoin d'avoir une foule d'éléments de référence, ce faisant je m'instruis, je continue à apprendre.” (F.Schuiten, Autour des Cités Obscures p.82)

La Tour de Babel dans la Bible.

On peut faire plusieurs lectures de l'épisode de la Tour de Babel dans la Génese. Une des plus communes voit dans la Tour un défi lancé à Dieu24). Nemrod, le premier souverain de monde entier, fut désigné comme architecte de la tour: Babel devait être un sanctuaire symbolisant l'universalité de son pouvoir. Construire la Tour était devenu la passion obsédante et dominante de l'humanité, en fin de compte plus importante que la vie elle- même.

On raconte que les ouvrières ne s'arrêtaient même pas pour accoucher, elles attachaient le nouveau-né dans leurs tabliers et reprenaient derechef leur travail. Cette puissance latente d'une humanité unie fut une insulte à Dieu.

“Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! et là, confondons leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres. Yahvé les dispersa de là sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c'est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c'est là qu'il les dispersa sur toute la surface de la terre.”

Génèse 11, 1-9

Ces paroles font écho à celles que prononce Yahvé lorsqu'il chasse Adam et Eve du paradis terrestre:

“Voilà que l'homme est devenu comme l'un de nous, pour connaître le bien et le mal! Qu'il n'étende pas la main, ne cueille aussi de l'arbre de vie, n'en mange et ne vive pour toujours! Et Yahve Dieu le renvoya du jardin d'Eden…”

Genèse chapitre 3 21-23

Dans les deux cas, c'est l'ambition prométhéenne de l'homme qui est punie. La légende rapporte aussi que la Tour s'enfonça d'un tiers dans le sol, qu'un autre tiers fut anéanti par le feu et que le dernier tiers resta debout: Dieu l'avait attaquée de deux façons pour persuader l'homme que la destruction était un chatiment divin et non l'oeuvre du hasard. Malgré tout, ce qu'il en restait atteignait une telle hauteur que, vu de son sommet, un palmier ne semblait pas plus grand qu'une sauterelle. Enfin la légende précise aussi que quiconque jetait son regard sur les vestiges de la Tour était censé oublier aussitôt tout ce qu'il savait.

Giovanni et la Tour.

En quoi les textes des Ecritures éclairent-ils l'aventure de Giovanni ? L'obstination de ce mainteneur au début de l'ouvrage, la manière dont il se consacre corps et âme à l'entretien et la remise en état de la partie de l'édifice dont il est responsable font penser à la passion qui motivait la construction de Babel dans le récit biblique: la Tour était plus importante que la vie elle-même.

Pourtant Giovanni lassé d'attendre la venue d'un improbable inspecteur, finit par s'interroger sur la signification de son travail et sur la signification de la Tour elle-même. Il commence alors une aventure qui l'amène à visiter les différents niveaux de l'édifice. Il fait la rencontre d'Elias, le détenteur des secrets de la Tour. Jour après jour la question du sens devient plus obsédante. Après de longues heures passées à écouter Elias et de longues recherches dans sa bibliothèque, Giovanni décide en compagnie de Milena, une jeune fille qui habite chez Elias, d'atteindre le sommet de la Tour. Mais, hélas, il ne trouve aucune réponse à ses interrogations. C'est dans les profondeurs de la Tour que Giovanni et Milena découvrent un tunnel. Dans cet album en noir et blanc, la couleur qui n'apparaissait que dans les tableaux fait brusquement irruption à l'autre bout de ce tunnel25). Giovanni et Milena se fraient tant bien que mal un passage dans le boyau26) et se retrouvent au beau milieu d'une guerre haute en couleur dont ils ne comprennent rien mais à laquelle ils sont incorporés. Peu à peu ils perdent la couleur blanche pour se confondre aux couleurs de cet autre monde. Au loin ils voient la Tour s'effondrer et comme cela est écrit dans la légende ils semblent avoir oublié les questionnements fondamentaux qui les animaient.

La Quête du sens.

A première vue, l'histoire ne reprend que partiellement le récit biblique. Il faut cependant se rappeler un des symbolismes classiques de la tour. Jean Chevalier et Alain Gheerbrant expliquent dans leur Dictionnaire de symboles 27) que la Tour représente le chemin de la Terre vers le Ciel, des connaissances du monde concret jusqu'aux principes divins.

“Chaque barreau de l'échelle, chaque étage de la tour marquait une étape dans l'ascencion.”

Dictionnaire des Symboles p.960

“L'athanor des alchimistes emprunte la forme d'une tour pour signifier que les transmutations recherchées dans leurs opérations vont toutes dans le sens d'une élévation: du plomb à l'or, et, au sens symbolique, de la lourdeur charnelle à la spiritualité pure.”

Dictionnaire des Symboles p.960

C'est la même idée qui est développée dans le discours qu'Elias tient à Giovanni sur les remparts:

“A l'origine, la Tour fut conçue comme l'image de l'univers. La construction devait permettre de gravir les différents étages pour peu à peu s'approcher du divin. Elle devait s'affiner et s'épurer à mesure que l'on montait se délivrant de toute pesanteur, se dépouillant de toute souillure. Ainsi atteindrait-on l'Ame de la Tour, véritable but de l'édifice.”

La Tour chapitre IV

On peut, dans ces conditions, comprendre le périple de Giovanni et sa “traversée” de la Tour comme un parcours à la quête du sens profond des choses. Giovanni croit qu'il trouvera les réponses à ses questions lorsqu'il atteindra le haut de la Tour, c'est à dire l'étage des connaissances divines. Peut-être est-ce cette ambition prométhéenne qui est sanctionnée par la destruction de la Tour car les inquiétudes d'Elias débutent à peu prés quand Giovanni entame son périple.

A la fin du récit Giovanni participe à une action guerrière qui n'a plus aucun sens et semble avoir renoncé à tout questionnement métaphysique. La Tour semble expliquer qu'il vaut mieux renoncer à chercher la signification profonde des choses de ce monde28). Nous cherchions un sens au récit, il nous apprend que cette quête est vaine.

B.3 Le Réseau

Le problème qui, aujourd'hui, se pose à nous de la façon la plus aigüe est celui de la signification de ce Réseau étrange, surgi d'on ne sait où” (Isodore Louis, La Légende du réseau p.7)

L'interprétation de l'étonnant épisode du Réseau semble être une étape cruciale pour la compréhension de l'univers des Cités Obscures. C'est, du moins, ce que les auteurs affirment par l'intermédiaire de leur archiviste Isodore Louis. La “Légende du Réseau” postface rajoutée à la seconde édition de La Fièvre d'Urbicande regroupe de multiples interprétations du phénomène avancées par des auteurs fictifs ou réels.

Jean Loms voit dans le Réseau une métaphore chimique:

“En fait, la description du “cube d'Urbicande” (…) ressemble à s'y méprendre à la croissance par empilement régulier de la molécule du sel gemme, NaCl, qui est un des exemples les plus simples qui soient de croissance cristalline

Extrait de la revue Mélange consacré au professeur Jean Loms, Presses de l'Académie des Sciences de Brüsel

L'interprétation de R. de Brok explique que le Réseau est la matérialisation du carcan politique dans lequel les habitants d'Urbicande était enfermé.

Parmi les multiples lectures que propose Claude-Françoise Brunon, professeur à l'Université Paul Valéry de Montpellier nous pouvons citer un parcours Alchimique dans lequel le Réseau serait un raté dans le Grand Oeuvre, un parcours messianique qui explique que si l'on se base sur la phrase d'Eugène Robick p.92 de son journal “Il est apparu. Il a grandi parmi nous…” le Réseau c'est Dieu et un parcours psychanalytique qu'il vaut mieux citer dans le texte:

“Dans un ensemble psychique dominé par le Sur-moi et par les interdits, le Réseau se déploie phalliquement. Entre l'image de la Mère (Sophie) et du Père (Thomas), Eugen, incapable d'agir, se replie et régresse. Une nouvelle naissance est-elle en vue ?”

Il faut relire ces interprétations si fantaisistes à la lumière de l'histoire elle-même. Robick et les urbatectes d'Urbicande veulent transformer le chaos en un ordre nouveau. Au désordre de la nature, il faut substituer un ordre rigoureux: “un seul effet développé avec constance vaut mieux que mille trouvailles”. En d'autres mots, les urbatectes d'Urbicande renoncent à la quête du sens et décident d'imposer eux-mêmes un sens au monde. Leur ambition, prométhéenne à nouveau, est d'offrir une harmonie nouvelle mais artificielle à un monde qui, à leurs yeux n'est que chaos.

C'est alors que le Réseau surgit et met fin à cette ambitieuse entreprise. On peut y voir la nature qui reprend ses droits. Il s'agit, en tout cas d'une punition contre celui qui voulait imposer des structures artificielles sur une réalité qui en fait était autre. Et c'est sans doute pour cela que toutes autres interprétations du réseau semblent peu convaincantes.

Une démarche comparable à celle d'Eugen Robick se retrouve dans Brüsel. Les promoteurs qui construisent frénétiquement ces nouvelles Tours de Babel et suppriment les anciens quartiers de la ville, veulent imposer leur vision du monde sans se soucier du passé. Cette fois-ci la punition est un déluge, les personnages principaux ne trouvant leur salut que dans une Arche de Noé improvisée.

Dans sa conclusion, Isodore Louis, invite quant à lui à une modestie des hommes dans leur quête permanente pour donner un sens au monde, ce qui rejoint les conclusions de La Tour:

“Aucune des lectures précédentes n'est en mesure d'épuiser le phénomène; c'est dans l'incessant va-et-vient de l'une à l'autre, dans l'insatisfaction où laisse chacune d'elles, que réside la véritable leçon: rappeler aux hommes qu'ils vivent et continueront de vivre au milieu des ténèbres.”

Isodore Louis, la légende du Réseau p.13

B.4 La Drosera et le Trompe-l'oeil

Nous avions déjà souligné la proximité entre L'Invention de Morel de Adolfo Bioy Casares et Les Murailles de Samaris. Franz Bauer, envoyé par Xhystos à Samaris pour percer le secret de ville dont personne ne semble jamais revenir, découvre une cité qui n'est qu'une façade et qui ne semble exister que pour lui. Faut-il chercher la réalité derrière l'apparence ou l'apparence en elle-même constitue-t-elle une réalité ? Telle est l'interrogation au coeur des Murailles de Samaris, de l'Invention de Morel et de bien d'autres récits. L'aventure du maquettiste qui, dans l'album Dolores 29) reproduit si fidèlement la réalité qu'il peut en modifiant ses modèles réduits influer directement sur elle, relève de la même problématique.

Cette question est sous une forme différente au coeur de L'Echo des Cités avec les inquiétudes de Stanislas Sinclair face à la photographie30). Faut-il “céder à l'insignifiante tyrannie du réel ?” ou accepter de vivre dans un monde d'apparences.

Peut-être la conclusion de Schuiten et Peeters est qu'il faut accepter d'être dévoré par la Droséra, accepter le fait que derrière l'apparence il n'y a aucun sens caché, aucune autre réalité. C'est se contenter, comme Franz Bauer ou le narrateur de l'Invention de Morel, d'une vie à la surface des choses, sans jamais tenter de descendre plus profond.

B.5 L'Archiviste

Dans Tlön Uqbar Orbis Tertius, Borges rapporte qu'un théologien allemand, Johannes Valentinus Andréa, aurait décrit au début du XVIIIé Siècle “la communauté imaginaire de la Rose-Croix, que d'autres fondèrent ensuite à l'instar de ce qu'il avait préfiguré lui-même”.

A la fin de L'Archiviste, Isodore Louis est accusé d'avoir inventé et par la même donné vie aux cités sur lesquelles il enquête.

“Au mépris de toute vraisemblance, on déclare que le phénomène ne s'est développé qu'après que j'ai commencé mon travail, que ce sont mes recherches mêmes qui semblent lui avoir donné consistance. ”

L'Archiviste pièce 18

Autrement dit, les auteurs semblent laisser entendre qu'une chose peut exister, simplement parce que l'homme l'a imaginé de cette façon. Pourquoi ne pas aller plus loin et dire que l'univers n'existe que parce que l'homme le construit comme tel. C'est en décrivant que l'on donne un sens aux choses, sans cela elles en sont dépourvues.

B.6 Vers une métaphore plus large

Les récits de la série peuvent donc être interprétés dans la perspective de la recherche du Sens. La Tour s'interroge sur la possibilité de donner un sens au monde dans lequel nous vivons et invite à l'humilité. La Fièvre d'Urbicande et Brüsel montrent les destins tragiques de ceux qui se soustraient à la recherche du sens et essaient d'en imposer un qui ne correspond pas avec la réalité. Les Murailles de Samaris invitent à réfléchir sur l'existence d'une réalité objective derrière ce que nous percevons du monde. Dans L'Archiviste, on apprend que le simple fait de décrire peut suffire à donner une réalité, même à une contrée imaginaire.

Ces questions et ces problèmes ont été et restent au coeur de la philosophie. Ils caractérisent aussi le travail scientifique. Ils s'appliquent plus particulièrement aux controverses nées depuis l'apparition de la mécanique quantique où il est plus que jamais question de savoir quel sens on donne à ce que l'on voit et à ce que l'on invente. Dans cette perspective les Cités Obscures représentent, peut-être sans que leurs auteurs en aient conscience une formidable métaphore. C'est ce dernier point que nous développons dans la troisième partie.

C. Les Cités Obscures à la lumière des Quanta.

Pensez-vous vraiment que la lune n'existe que lorsque que vous la regardez ?“ (Albert Einstein)

C.1 Fin d'un règne

La mécanique newtonienne.

Avant de nous lancer sur les tortueux chemins de la mécanique quantique arrêtons-nous quelques instants sur la mécanique newtonienne qui continue à être le fondement de la manière dont nous percevons le monde habituellement. Pour Newton, les événements se déroulent dans un univers caractérisé par un espace et un temps absolu. Cet univers est avant tout impersonnel. En tant qu'observateurs nous appartenons à cet univers mais nous le concevons comme indépendant de nous, comme existant avant et après nous.

“Le monde newtonien est un monde de particules et de forces. Il est fait, si l'on veut, de minuscules boules de billard en mouvement, caractérisées chacune par trois propriétés: masse, position dans l'espace, vitesse (dans une certaine direction de l'espace).(…) Tout ce qui arrive dans le monde newtonien résulte des aventures de ces petites boules qui volent de-ci de-là, se heurtent, se combinent et se brisent, suivant les forces qui agissent sur elles de l'extérieur.”

John Casti, Paradigmes Perdus31), p.378

Le monde newtonien est totalement déterministe: une fois spécifiées les forces agissantes et les conditions initiales de position et de vitesse de chaque particule, l'évolution future du système peut être complètement décrite.

Le succès de la théorie newtonienne vient de la grande validité de ces prédictions pour les phénomènes accessibles au XVIIIème et XIXème siècles.

Premières lézardes.

Les premières lézardes à l'édifice newtonien apparaissent au début du siècle. Einstein établit la “théorie de la relativité restreinte” qui montre que l'espace et le temps ne sont pas des entités indépendantes. Un intervalle séparant deux événements peut apparaître positif à un observateur, négatif à un autre. Deux observateurs différents peuvent donc voir deux “réalités” différentes et en particulier ne plus s'accorder sur la question simple: quel événement a précédé l'autre ? Parallelement Max Planck montre à Berlin la quantification du rayonnement émis par un corps chauffé. Il constate que certaines quantités physiques fondamentales, telles que l'énergie et le moment angulaire, apparaissent toujours comme des ensembles de “paquets” minimaux indivisibles. Citons aussi l'expérience classique de la double fente qui met en évidence le caractère, à la fois, ondulatoire et corpusculaire de l'électron, paradoxe que la mécanique newtonienne n'arrive pas à résoudre.

C.2 Balbutiements de mécanique quantique

Je pense qu'on peut affirmer sans risque d'erreur que personne ne comprend la mécanique quantique. Si vous pouvez l'éviter, n'essayez pas de vous dire: “Mais comment peut-il en être ainsi ?”; parce que vous serez entraîné dans une impasse d'où personne ne s'est encore échappé. Personne ne sait comment il peut en être ainsi.“(Richard P.Feynman)

Pour résoudre certaines des contradictions rencontrées avec la mécanique newtonienne, il fallait bâtir un édifice complétement different32). L'idée qu'a eu Schrödinger fut de représenter à tout moment l'“état” d'une entité (un électron par exemple) par un objet mathématique à comportement ondulatoire, une fonction d'onde, qui résume en quelque sorte toutes les propriétés dynamiques (sa vitesse ou sa position, par exemple) que l'entité peut avoir. Une équation établie par Schrödinger nous dit comment l'état de l'entité change au cours du temps en chaque point de l'espace: c'est l'équation d'état. Imaginons que nous voulons savoir quelle chance on a de trouver un électron dans une certaine partie de l'espace lorsque l'on mesure sa position: il nous suffit d'effectuer quelques opérations mathématiques à partir de l'équation d'état pour en extraire la probabilité désirée.

Cette nouvelle approche propose une conception radicalement différente de la “réalité” des propriétés d'une particule. Dans le cas newtonien, la position, par exemple, est une propriété intrinsèque de l'électron, qui existe toujours, à tout instant. Dans la description de Schrödinger, la position ne peut être déterminée qu'aprés une mesure effective, avant elle n'est décrite qu'en termes de probabilités.

Soit une propriété A de l'électron et N le nombre de valeurs experimentales qu'elle peut prendre en théorie dans une situation expérimentale donnée. Appelons v1,v2…vN ces valeurs (ces symboles peuvent être matérialisés par la position d'une aiguille sur un cadran). Dans la théorie de Schrödinger on peut associer à chaque valeur vi l la probabilité pi que le résultat experimental soit vi.

Supposons que la mesure ait été effectuée et qu'elle ait fourni la valeur v2 pour la propriété A. L'ensemble des probalilités {p1,..,pN} a été “réduit” à l'ensemble {0,1,0…0} qui exprime la certitude que la propriété a la valeur v2. Les deux questions fondamentales qui dérangent et divisent les physiciens sont les suivantes: Quand a eu lieu la “réduction” et quelle est la nature véritable de la propriété A lorsqu'elle n'est pas soumise à une mesure ?

C.3 Interprétations

La Lune n'est pas là, si vous ne la regardez pas“ (David Mermin)

Situer le lieu de la réduction.

Il peut sembler légitime de situer l'endroit où a lieu la “réduction” de l'ensemble des probabilités dans le dispositif de mesure. Encore faut-il s'accorder sur ce qu'est un dispositif de mesure. Pour les uns il suffit qu'un appareil ait effectué un enregistrement pour que l'ensemble de probabilité soit réduit. Mais pour d'autres, c'est la conscience qui en constatant la mesure effectue la réduction: si l'appareil reste seul dans une pièce, cela ne se produit pas. Ceci nous conduit à de nouvelles interrogations: Est-ce le propre de tout esprit conscient ou est-ce réservé à l'Homo sapiens? Votre chien, s'il regarde votre appareil de mesure est-il lui aussi capable de réduire l'ensemble des probabilités ?

En ce qui concerne la seconde question, c'est à dire le problème de la nature des propriétés d'une entité lorsqu'elle n'est pas soumise à la mesure, plusieurs écoles ont proposé des interprétations.

L'interprétation de Copenhague.

Pour Niels Bohr il n'y a pas de réalité profonde: lorsqu'ils ne se trouvent pas sous l'effet d'une mesure, les objets quantiques sont littéralement dépourvus de propriétés dynamiques. De telles propriétés n'existent absolument pas. Les objets n'ont des propriétés que contextuelles: elles dépendent de la situation de mesurage et ne peuvent donc être assignées à l'objet en dehors du dispositif et de l'acte de mesure. Ceci explique par exemple qu'un électron puisse être à la fois une onde et une particule, tout dépend de ce que l'on essaie de mesurer. Niels Bohr résume cette idée ainsi: “Le contraire d'une vérité profonde peut être une autre vérité profonde”.

L'inconvénient essentiel de cette interprétation est qu'elle assigne un rôle privilégié à l'instrument de mesure. Deux types de systèmes radicalement différents sont obligés d'intéragir, l'un classique (l'appareil de mesure), l'autre quantique (l'entité). La réduction de l'ensemble des probabilités aurait alors lieu à la “frontière” entre les deux systèmes.

L'interprétation d'Austin.

John A.Wheeler, directeur du Centre de physique théorique de l'université du Texas, à Austin propose une approche un peu différente. Hier, au laboratoire nous avons décidé de mesurer la position d'un électron. Nous savons donc qu'il avait telle position la veille, mais nous ne savons rien de sa vitesse car nous ne l'avons pas mesuré. Sa position existe donc mais pas sa vitesse et cela simplement parce que nous avons fait un choix. Pour Wheeler observer est “un acte de création élémentaire”. “Un phénomène élémentaire n'est tel qu'à partir du moment où il est observé”.

Dans l'ensemble la conception de Wheeler rejoint celle de Bohr. Dans un domaine, où aucune observation ne peut s'effectuer sans l'intermédiaire d'un appareil de mesure, la distinction entre une observation et une mesure semble peu significative. Wheeler, comme Bohr, nie qu'il puisse y avoir une réalité objective en dehors de la mesure.

L'interprétation duelle d'Heisenberg.

Pour Heisenberg, la réalité comporte deux mondes distincts: un monde en puissance et un monde en acte. Ces deux mondes se rejoignent lorsque l'on effectue une mesure. La seule réalité, au sens courant du mot, c'est le monde en acte, le monde des phénomènes. En amont, les fonctions d'ondes, qui rappelons-le renferment toutes les propriétés que pourra manifester un objet quantique une fois que l'on aura effectué une mesure, constitue “l'étoffe” à partir de laquelle les choses sont formées, les tables, les chaises, les maisons, etc… C'est un monde de virtualités, de potentialités non réalisées.

“A première vue, le monde de virtualités de Heisenberg rappelle singulièrement le monde des virtualités de Las Vegas où la roulette a la possibilité d'afficher n'importe lequel de ses trente-sept numéros avant que le croupier décide de la faire tourner. Toutefois, les virtualités, chez Heisenberg, sont beaucoup moins précises; l'éventail même de possibilités n'est pas fixé tant qu'on n'a pas arrêté le choix d'une mesure. En revenant au casino, les potentia seraient représentées par l'ensemble des possibilités offertes par les divers jeux et les diverses machines qu'il propose, dés, vingt-et-un, roulette, baccara, etc.”

John Casti, Paradigmes Perdus p.407

L'interprétation de Heisenberg est une des moins ambigüe quant à l'interprétation des objets quantiques avant une mesure: “Les atomes ne sont pas des objets”, ils appartiennent à une autre réalité: le monde des potentia. Sur le problème de la mesure, Heisenberg rejoint les deux interprétations précédemment présentées.

C.4 Cités quantiques

Arrétons-nous quelques instants pour voir en quoi les interrogations que nous avons reconnues dans le monde des Cités Obscures rejoignent celles du physicien de l'atome.

Quelle realité donner au monde des phénomènes ? Telle est bien la question qui est au coeur des Murailles de Samaris. La ville Samaris n'existe que pour Franz Bauer et de la même façon, selon Niels Bohr, les entités quantiques n'ont de réalité que par rapport à un dispositif de mesure donné. De Samaris, Franz ne voit qu'une toute petite partie à la fois, la rue qu'il a decidé d'emprunter, la porte qu'il a décidé d'ouvrir. Comme dans l'interprétation de Wheeler, selon les choix de l'observateur (qui se résument principalement dans ce cas au choix du type de mesure qu'il veut effectuer) la réalité se modifie. Pendant que Franz emprunte une certaine rue le reste de la ville n'a pas de réalité: elle n'est faite que d'un gigantesque mécanisme. Son hotel n'a qu'une chambre la sienne, le reste n'est qu'un décor. Samaris pourrait donc être interprétée comme une représentation de la fonction d'onde de la mécanique quantique. Elle fait partie du monde de potentia dont parle Heisenberg. Elle peut construire des rues, des immeubles autour de son invité, ce dernier ne pouvant être à deux endroits à la fois ne peut faire la différence avec une ville normale.

“Ce sont mes recherches mêmes qui semblent lui avoir donné consistance” écrit Isodore Louis dans L'Archiviste. Tel est bien la problématique liée à la mesure. L'Archiviste en décrivant les Cités Obscures leur donnait une réalité. On retrouve l'interprétation de Wheeler qui voit dans l'observation un “acte de création élémentaire”.

L'histoire d'Eugen Robick dans La Fièvre d'Urbicande peut être lue comme l'histoire de toutes les théories scientifiques. Une nouvelle conception du monde nait parce qu'elle est esthétiquement plus belle et plus simple que les précédentes, mais un jour ou l'autre elle est détruite par les caprices de la nature qui propose un phénomène qui la contredit ou qu'elle n'est pas en mesure d'expliquer. Ce phénomène c'est ici ce Réseau surgit dont ne sait où qui ébranle tout le remarquable travail des architectes et conduit vers un nouvel ordre des choses (sociales ici). Eugen Robick, en bon scientifique, plutôt que d'être affecté par l'arrivée de ce nouveau phénomène, suit son évolution avec passion.

A la fin de La Tour, Giovanni abandonne ses interrogations métaphysiques alors qu'apparemment il n'y a apporté aucune réponse. C'est effectivement l'attitude de la plus grande partie des physiciens de l'atome. La mécanique quantique propose des outils mathématiques qui permettent des prévisions d'une excellente qualité. On peut s'interroger sans cesse sur l'essence de ces outils et sur la signification profonde des opérations mathématiques que l'on effectue. La plupart des physiciens préfèrent se réfugier dans le pragmatisme et laisser ses questions aux philosophes.

Remarquons enfin que l'histoire de Tlön Uqbar Orbis Tertius , nous montre qu'il suffit qu'une large partie de la population s'accorde sur l'existence d'une fiction pour que cette fiction devienne réalité. Inversement l'archiviste est seul à croire aux Cités Obscures et l'on continue à considérer le monde de ces dernières comme imaginaire. Les diverses conceptions de la réalité que nous venons de rencontrer ne peuvent être reconnues comme valable que si un grand nombre de scientifiques les adoptent. Pas d'invalidation ou de vérification expérimentale, c'est avant tout la beauté de la représentation qui compte. A ce titre leur nature n'est pas si éloignée des conceptions intellectuelles, pourtant qualifiée d'“imaginaires”, de Borges ou de Schuiten et Peeters. Notre dernier exemple va nous confirmer cette impression.

C.5 Univers Parallèles

Dans Le Jardin des sentiers qui bifurquent de Jorge Luis Borges, le sinologue Stephen Albert parle au protagoniste Hsi P'êng, du labyrinthe sans limites conçu par l'ancêtre de Hsi.

“le temps n'était ni absolu, ni uniforme. Il était d'avis qu'il y avait une série infinie de temps, un lacis de temps divergents, convergents, parallèles, qui allait toujours s'élargissant, en une croissance vertigineuse. Cette toile des temps - dont les fils se rapprochent, bifurquent, se croisent ou s'ignorent à travers les siècles - englobe chaque possibilité. Dans la plupart de ces temps, nous n'existons pas. Dans certains vous existez, mais pas moi; dans d'autres, c'est moi, mais pas vous; dans d'autres encore, tous les deux.”

Le Jardin des sentiers qui bifurquent, Fictions p.103

Cette nouvelle date de 1941. Seize ans plus tard Hugh Everett, un élève de Wheeler publie sa thèse de doctorat et propose une interprétation de la théorie des quanta en terme d'“univers parallèles” qui par bien des aspects ressemble à l'invention de Borges.

Pour Everett chaque fois qu'une mesure a lieu, tous les résultats possibles se produisent, mais dans des univers séparés. Autrement dit, si l'on a obtenu un résultat parmi M possibles, le fait de mesurer a produit M “univers” désormais aussi réels les uns que les autres. Dans le premier univers, le dispositif de mesure donne le résultat 1 de la liste des résultats possibles, dans l'univers 2, le deuxième, etc…

Un être humain ne peut occuper qu'un univers à la fois, il nous est interdit de voir les autres mais Everett nous assure qu'ils existent et qu'ils sont aussi réels que celui que nous connaissons.33)

“Il existe un univers où les Confédérés n'ont pas vaincu les Sudistes et un autre où Benfica a toujours gagné la coupe d'Europe, cela est sûr puisque les physiciens le disent. Mais si vous êtes un partisan de Benfica, ne vous mettez pas à tirer des plans pour émigrer dans ce paradis. Le cosmos abrite un censeur qui veille à ce que les êtres humains ne puissent occuper qu'un univers à la fois”.

John Casti, Paradigmes Perdus p.409

Cette interprétation si saugrenue qu'elle puisse paraître à l'avantage de supprimer le problème de la réduction de l'ensemble des probabilités. Avec les univers parallèles, il n'y a plus de réduction. Reste à payer le prix de cette grande simplification en acceptant une solution aux limites de l'acceptable.

Dans la perspective qui nous motive, c'est à dire voir en quoi les Cités Obscures peuvent se comprendre comme une métaphore des problèmes que rencontre les physiciens des quanta, cette interprétation semble de loin la plus riche. Osons franchir le dernier pas et voyons dans les Cités Obscures un de ces “univers parallèles”, un monde qui se serait développé parallèlement au nôtre, mais pour lequel le hasard aurait, à chaque bifurcation, choisi d'autres voies.

Conclusion

Finissons ici ce voyage au coeur des Cités Obscures, il y aurait sans doute encore beaucoup à dire. Lorsque l'on jette un regard en arrière, ce qui frappe c'est la multitude des interprétations que cet univers peut générer. Ceci est d'autant plus étonnant, que si l'on en croit les auteurs, la démarche créative qui est à la base de l'univers est principalement intuitive et ne suit aucun schéma prédécidé. C'est peut-être parce que, comme dans les nouvelles de Jorge Luis Borges et d'Adolfio Bioy Casares, comme dans les dessins de M.C Escher, la beauté des Cités Obscures parle à l'esprit plus qu'elle parle aux sensations. Même si les dessins de François Schuiten sont magnifiques ils invitent plus à la réflexion qu'à la contemplation. Lorsque l'on pénètre dans une nouvelle ville de l'univers, on y retrouve nos interrogations, on y découvre de nouvelles façons de penser et cela produit une satisfaction profonde. Ce sont des chemins de notre esprit que nous effectuons dans chacun de nos périples dans l'“Autre Monde”, des parcours que nous avions peut-être, dans d'autres occasions, déjà découverts et que nous revisitons avec d'autant plus de plaisir.

Bibliographie

Les Cités Obscures

1983 Les Murailles de Samaris
1985 La Fièvre d'Urbicande
1985 Le Mystère d'Urbicande (épuisé)
1987 La Tour
1987 L'Archiviste
1988 La Route d'Armilia
1988 Nouvelle édition des Murailles de Samaris accompagné du texte “Retour à Samaris” de Benoît Peeters
1989 Encyclopédie des transports présents et à venir (épuisé)
1990 Nouvelle édition de La Fièvre d'Urbicande accompagné du texte “La Légende du Réseau” de Isodore Louis.
1990 Le Musée A.Desombres
1992 Brüsel
1993 L'Echo des Cités

Tous aux Editions Casterman

Prépublication dans (A Suivre) non encore publiée sous forme d'albums

1987 L'Etrange cas du docteur Abraham Ndeg.109
1989 Le Passage Ndeg.133,135,138

A Paraître: L'Enfant Penchée  

Autres livres en commun

Plagiat ! (avec Alain Goffin) Ed. les Humanos
Dolorès (avec Anne Baltus) Ed. Casterman
Souvenirs de L'Eternel Présent Ed. Arboris

Autres albums de François Schuiten

Express (avec Claude Renard): Portofolio Ed. Magic-Strip
Le cycle métamorphose (avec Claude Renard) Ed.les Humanoïdes Associés: Aux Médianes de Cymbiola
Le Rail
Les Machinistes
Le cycle Terres creuses (avec Luc Schuiten) Ed.les Humanoïdes Associés:
Carapaces
Zara
Nogégon

Autres livres de Benoît Peeters

Bandes dessinées

Avec le dessinateur Alain Goffin
Le signe de Lucifer, (récit illustré) Ed.Nathan
Le Théorème de Morcom, Ed.Les Humanoïdes Associés
Avec le dessinateur Patrick Deubelbeiss
Ergun mort ou vif Ed.Casterman
Les jeux sont faits, Ed.Casterman
Le Transpatagonien (avec Raoul Ruiz), Ed.Casterman
Love Hôtel (avec le dessinateur Frédéric Boilet), Ed.Casterman
Calypso (avec la dessinatrice Anne Baltus) Ed. Casterman

Romans

Omnibus, Ed.de Minuit
La Bibliothèque de Villers, Ed.R.Laffont
L'irrésistible bibliographie critique et polissonne de Carl-Emmanuel Derain, écrivain décédé, (avec Christian Rullier), Ed.Aubépine

Romans-photos et récit illustrés

Avec Marie-Françoise Plissart
Droit de regards, Ed.de Minuit Fugues, Ed.de Minuit
Le mauvais oeil, Ed.de Minuit
Correspondance, Ed.Yellow Now
Prague: un mariage blanc , Ed. Autrement

Traductions

La leçon du maître et autres nouvelles d'Henry James, Ed. de L'Equinoxe

Essais

Le Monde d'Hergé, Ed.Casterman
Case, planche, récit: comment lire une bande déssinée; Ed.Casterman
Paul Valery, une vie d'écrivain ?, Ed.Les impressions nouvelles
Hitchcock, le travail du film, Ed.Les impressions nouvelles
Storyboard, le cinéma dessiné (collectif), Ed.Yellow Now
Autour du scénario, Ed.Université de Bruxelles
La Bande Dessinée, Ed.Flammarion
Les Bijoux ravis, Ed.Magic-Strip
Topffer, l'invention de la Bande Dessinée (avec T.Groensteen) Ed.Hermann

Ouvrages de Référence

Autour des Cités Obscures, M.Jans et J-F Douvry, Ed. Mosquito
Dictionnaire des Symboles, Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Collections Bouquins, Ed. R.Laffont Paradigmes perdus, John Casty, Ed. InterEditions

Même "famille d'esprits"

Fictions,, Jorge Luis Borges, Collection Folio, Gallimard, France, Paris, 1994
et notamment les nouvelles Tlön Uqbar Orbis Tertius et le Jardin des Sentiers qui Bifurquent. L'invention de Morel,, Adolfio Bioy Casares, Collection 10/18, Paris, 1992
Paris au XXème siècle, Jules Verne, Ed. Hachette

1) La Légende des Cités est un article de Thierry Groensteen, paru dans le livre Autour des Cités Obscures (Ed Mosquito). Il constitue une très bonne synthèse sur ce qui fait la spécificité de l'univers des Cités Obscures. Beaucoup de points de la première partie de ce document reprennent des conclusions de cet article.
2) François Schuiten semble très interessé par l'exploration de différents médias. Il collabore en ce moment à une série de films d'images de synthèse: Les Quarcks.
3) Trois petits morceaux l'Elysée, l'Opéra et le Louvre sont déjà parus ainsi qu'une histoire en douze planches: l'Etrange cas du docteur Abraham.
4) Ceci est sans doute à mettre en rapport avec la manière particulière dont Schuiten et Peeters travaillent. Très souvent, les albums se construisent autour d'images dessinées par François Schuiten pour d'autres circonstances. La Route d'Armilia et L'Archiviste, par exemple, se sont principalement bâtis autour de dessins existants.
5) Les auteurs attribuent à R.de Brok le texte des “Mystères d'Urbicande”. Quand à Jean Loms, son nom est cité sur la pièce 18 étudiée par l'Archiviste: “Le Lac Vert, Arrivée de l'expédition de Loms-Nered” et commenté en marge de la pièce 19.
6) Le Petit Guide des Cités Obscures a été publié dans les deux premiers numéros de la revue “Les Saisons” et se présente comme la synthèse des connaissances concernant l'univers des Cités Obscures avec notamment une “tentative de chronologie” et des notices présentant sept Cités élaborées à partir des éléments disséminés dans l'oeuvre.
7) Il est intéressant de noter qu'une telle correspondance existe bel et bien entre les auteurs et une lectrice qui s'identifie avec Mary Von Rathen. Cette dernière leur raconte de quelle manière elle est passée dans notre monde, ses liens avec Augustin Desombres… Reste à espérer que pour cette femme il s'agit bien d'un jeu…
8) J'ai fait dédicacer une version de l'Echo des Cités aux auteurs, ils ont signé : Benoît Peeters, François Schuiten, E.Robick, Isodore Louis, Axel Wappendorf…
9) L'Archiviste contient deux hommages explicites à Jorge Luis Borges: “la porte d'Uqbar” (pièce 12) qui donne accès à Mylos et le portrait d'Isodore Louis (pièce 21)
10) Jorge Luis Borges, Fictions, Collection Folio, Gallimard, France, Paris, 1994
11) Adolfio Bioy Casares, L'invention de Morel, Collection 10/18, Paris, 1992
12) En 1985, François Schuiten a réalisé une couverture fictive pour la nouvelle de Julien Gracq “La Route” parue dans A Suivre ndeg.87.
13) Souvenir de l'Eternel Présent sorti en 1993 aux éditions Arboris raconte une histoire se déroulant dans l'univers de Taxandria.
14) Steven Soderbergh a réalisé, entre autres, le film Kafka qui baigne dans une ambiance qui rappelle par plusieurs aspects celle des Cités Obscures.
15) Il faut lire Schaerbeek, la commune où réside François Schuiten.
16) Anecdote amusante: les auteurs ont reçu une lettre du petit-neveu de l'architecte Poelaert peu après la parution de Brüsel. Ce dernier tenait à souligner que les remarques faites en page 33 de l'album sur d'éventuelles relations de l'architecte avec des “danseuses” parisienne ne correspondaient aucunement avec la réalité.
17) François Schuiten et Benoit Peeters ont travaillé plusieurs fois avec la dessinatrice Anne Baltus. Ils ont en particulier écrit le scenario de l'album Dolores aux éditions Casterman.
18) Pierre Christin a écrit le scénario de beaucoup de bandes dessinées. On peut citer, en particulier sa collaboration avec Enki Bilal, J.C Mézières et A.Goetzinger.
19) Schuiten et Peeters ne sont pas les auteurs de l'anagramme Ardan-Nadar. Le héros de De la Terre à la Lune de Jules Verne s'appelle lui-aussi Michel Ardan.
20) Paris au XXème Siècle, Hachette. François Schuiten a réalisé la couverture et plusieurs illustrations de cette édition.
21) Notons que rien ne prouve que le monde de l'Archiviste est le nôtre. Il ne semble pas qu'il existe d'“Institut central des archives, sous-section des mythes et légendes”.
22) éloignement dans l'espace, clôture, etc…
23) … dans la mesure où ils récusent la paternité de la série, cela n'a rien d'étonnant.
24) Parmi les autres lectures possibles, signalons en deux à titre indicatif: - Dieu punit l'homme car, en voulant construire la Tour,il n'a pas respecté le commandement exprimé plus tôt dans la Genèse: “Soyer féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-là” - L'épisode de la Tour de Babel sert à expliquer la diversité des peuples et des langues. Car, si tous les hommes descendaient de Noé et de ses fils, comment était-il possible de rendre compte des grandes différences entre cultures.
25) Le mélange du noir et blanc et de la couleur est un procédé très utilisé par François Schuiten. Citons notamment les albums Zara (avec Luc Schuiten), Le Rail et Aux Médianes de Cymbiola (avec Claude Renard). La Tour fait une synthèse entre Les Murailles de Samaris (couleur) et La Fièvre d'Urbicande (Noir et Blanc). Le procédé est aussi utilisé de façon interessante au cinema avec par exemple Les Ailes du Désir de Wim Wenders, dans Stalker de Andreï Tarkovsky, dans Europa de Lars Von Trier et Kafka de Steven Soderbergh.
26) Ceci symbolise sans doute une nouvelle naissance. Le film Stalker de Andreï Tarkovsky utilise lui aussi beaucoup la symbolique du Tunnel.
27) Dictionnaire des Symboles, Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Collections Bouquins, R.Laffont
28) On peut mettre en rapport cette conclusion avec la fin de La Route d'Armilia. “Quitte cet air sinistre ! Dis l'ami, détends-toi et rions sans façon”. La jeune héroine conseille à son compagnon de ne pas se laisser envahir par toutes ces interrogations qui lui gâche la vie.
29) Dolores: dessin de Anne Baltus et scénario de François Schuiten et Benoît Peeters aux éditions Casterman.
30) Le discours de Stanislas Sinclair à la fin de L'Echo des Cités rappelle par bien des aspects les inquiétudes que Baudelaire exprime dans Curiosités Esthétiques au sujet du salon de 1859 et de l'engouement soudain pour la photographie.
31) Dans son livre Paradigmes Perdus paru chez InterEditions, John Casti, mathématicien américain, étudie la problématique de la réalité depuis l'arrivée de la mécanique quantique dans un chapitre intitulé “Le “monde réel” est-il réel ?”. Cet ouvrage constitue une bonne vulgarisation des problématiques de ce domaine pointu de la science. Nous reprenons dans cette partie plusieurs points de son argumentation.
32) Nous n'aborderons pas les aspects nouveaux qu'apporte la mécanique relativiste par rapport à la mécanique newtonienne et nous nous limiterons à quelques notions de base de mécanique quantique.
33) On retrouve en quelque sorte la même idée dans les films Smoking / No Smoking d' Alain Resnais