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Rencontre entre un auteur et un lecteur

Meeting with François Schuiten, in his studio on March 9, 2010

by Jean Marc Tur, simple lecteur
transcription Sylvie B.


Jaco van Doermael a dit “Je suis Belge, et mon film est belge.” Est-ce que tu pourrais dire la même chose de ton œuvre ?

Peut-être. Mais “bruxellois” aussi, je pourrais dire. Certainement qu'on l'a souvent dit, mais Les cités obscures ne sont pas nées par hasard à Bruxelles. Sans doute que le fait que cette ville est un peu au cœur - on dit souvent qu'elle est à la rencontre de la confluence de multiples cultures, ce croisement, ce chaos qui a été généré aussi par toutes ces influences, par toute cette histoire, a construit une ville avec ses contrastes, ses multiples couches. Et ça, certainement, c'est quelques choses sur lequel nous nous sommes nourrit. On s'est nourrit vraiment profondément de ça.

Et continue à nourrir ?

Oui. Et continue vraiment à nourrir, parce qu'on dit souvent que c'est une ville multiculturelle, donc elle est ouverte un peu, c'est un très bon poste d'observation sur les cultures du monde. Parce qu'elle est traversée : la jonction Nord-Midi, les avions …

Cette jonction Nord-Midi, ce n'est pas un peu une frontière géographique qui s'est installée ?

Ben c'est-à-dire que ça a certainement favorisé la rupture entre la ville haute et la ville basse. Donc ça n'a pas été une très bonne chose pour la cohérence de la ville. Il y a plusieurs choses qui ont laissé des coups sérieux à l'âme de la ville. C'est le coup vraiment de la senne, et c'est des tas d'événements comme ça. Et tous ces traumatismes, par certains côtés, m'intéressent ; ils sont sujets à histoires, à émotions, à personnages, à situations.

Votre œuvre est perçue quand même comme très européenne. Quel Européen es-tu ?

Le problème, c'est qu'on est intéressé par être le plus ouvert au monde, mais en même temps, je pense qu'il est très intéressant de savoir d'où on vient, ce qui nous nourrit. Donc l'enracinement est quelque chose qui est .. Par exemple, moi j'ai mis du temps à comprendre que les racines de ce pays, le surréalisme, le fantastique, tout ce qui est un petit peu souterrain mais qui nourrit notre imaginaire, je me suis rendu compte à quel point je m'étais fait grâce à ça. Sans le savoir, parce qu'on est comme ça, on est animés par des tas de couches, on se relie à des tas d'artistes, à des tas d'influences. J'aime beaucoup le côté très inscrit dans des forces spécifiques, dans des mouvements qui appartiennent à des régions, à des endroits. J'aime beaucoup ça. Et en même temps, c'est vrai qu'on aime que notre regard reste spécifique aussi. Je n'ai pas le regard qu'un Australien, d'un Américain. Et en même temps j'espère que je regarde, qu'on regarde le plus large possible. Donc je pense que l'époque, c'est d'essayer d'accepter l'endroit d'où on vient, et en même temps d'être le plus ouvert au monde, qui est de plus en plus présent. Parce qu'on est de plus en plus informés de tout ce qui se passe sur le monde, dans le monde. Donc il y a cette espèce de double vision qui pour moi s'accentue. Je m'intéresse plus à être accroché à ce qu'on appelle “l'hyper-local” (la grande écluse, la maison Autrique, la gare de Schaerbeek), ça m'intéresse d'intervenir comme un citoyen qui réagit à des problématiques très proches. Je trouve ça très important, le très proche. Et en même temps, je trouve que c'est très important de ce préoccuper de ce qui se passe dans une vision beaucoup plus large.

Oui, parce qu'en même temps, les expositions universelles au Japon .. Quand tu fais référence justement à tous ces auteurs, à tous ces artistes qui parsèment Les cités obscures (avec des références explicites et d'autres un peu sous-jacentes), est-ce que tu as perçu cette dimension pédagogique qu'il y a vis à vis des lecteurs ? Est-ce que cette dimension pédagogique est voulue ou juste induite ?

Alors on n'a pas une volonté pédagogique ou morale. Tout au contraire, ce qui nous plaît c'est que nos passions, comment dire, qu'on crée des liens avec ces gens qui nous ont inspirés, qu'on les mette en avant, qu'on y fasse référence, qu'on les introduise dans la fiction parce qu'il y en a qui nous ont émus, ils nous ont touchés. Alors il y en a qui sont fictifs, d'autres qui sont réels, et tout ça va être, pour nous, partie du plaisir, presque du jubilatoire de rendre hommage à un artiste existant. Puis c'est aussi une façon de se remettre dans une position exacte, c'est-à-dire en situant bien que nous sommes là grâce à eux, et on continue un cycle comme ça. Donc non, il n'y a pas de volonté pédagogique. Par contre, le plaisir c'est de voir si éventuellement ça donne l'envie au lecteur d'aller se raccorder à ça et d'aller voir ce qu'a fait Jules Verne, ou .. C'est un réel plaisir. Et puis en fait si tu veux ce qui est formidable souvent avec le temps, c'est qu'il n'y a pas de hasard. Avec Jules Verne, c'est amusant, une fois je fais une affiche pour Amiens et je dessine le Capitaine Némo.

Paris au XXéme siècle ?

Et puis après arrive Paris au XXéme siècle, puis arrive le musée Jules Verne où je fais l'intervention sur La tour, puis la fresque, puis avec les « bleus méthylène » on s'occupe de la scénographie. Tous ces hasards, on a l'impression que c'est relié. C'est comme si c'était évident, que je suis un enfant, et que moi aussi je pense, nous sommes des enfants de Jules Verne Et ma mère me lisait, j'aimais bien quand j'étais petit parce que j'avais des insomnies, j'avais des cauchemars, elle me lisait De la Terre à la Lune, et puis un jour voilà, les choses se relient comme ça, et .. Ça fait plaisir de savoir que tout ça est peut-être comme ça inscrit naturellement, pas fabriqué.

Il faut que tu saches que cette dimension pédagogique existe vraiment. Si j'ose lire, c'est sûrement grâce à vous, parce que Blossfeldt; tout à coup j'ai découvert que c'était un photographe Allemand et que ses tirages en NB étaient absolument splendides, Delvaux, Magritte. Donc les lecteurs des Cités Obscures et de vos travaux sont …

Alors c'est intéressant Blossfeldt, parce que voilà, c'est un livre qui était dans les caves de la maison de mes parents, c'était un vieux livre comme ça, des années 30. Un livre où on est vraiment pas très loin du moment où Blossfeldt fait ces photos. Et puis ce qui est amusant c'est que je suis fasciné par ces photos. Mais à l'époque, dans les années 80, il n'est pas du tout connu. On n'est pas revenu encore sur son travail. Il n'y a pas de livre sur lui. Et je vois ça, je n'en reviens pas. Et on ne se doute pas une seconde que sa postérité va revenir à grands pas. Et naturellement, j'en parle à Benoît Peeters, on regarde, et son nom construit une ville. Et puis après on découvre qu'en fait il est très repéré et qu'il y a des tas de livres qui sortent, et il y a un retour sur Blossfeldt qui est absolument formidable. Et ça c'est très amusant, c'est très agréable.

À partir de quel moment – et là c'est un peu un rapport au temps, au temps qui passe – tu as une conscience de constituer une œuvre ?

Non on ne pense pas en terme d'œuvre, non. On pense en terme peut-être d'univers (c'est peut-être encore plus prétentieux). Non, de cohérence plutôt, de cohérence d'univers. Sincèrement ça peut être intéressant mais en réalité on ne sait pas trop ce qu'on fait. On essaie de faire, on essaie de garder le lien profond, intime, de ne pas perdre ses convictions, ses intuitions ; on essaie de rester passionné, de rester toujours en état d'éveil, en état de danger ; on essaie Benoît et moi de se surprendre, parfois quand je suis seul de me surprendre moi-même. Mais on ne pense à ces mots-là. Ni au mot “artiste”, ni au mot “œuvre”, parce que ça ce sont des choses que je ne sais pas. Je ne sais pas ce que c'est vraiment qu'un artiste et je ne sais pas ce que c'est vraiment qu'une œuvre. Je le sais quand je vois le travail d'un autre, mais quand on est à l'intérieur on ne sait absolument pas. Et ce n'est pas de la fausse modestie ! C'est qu'on est le nez dans le guidon, et on ne comprend pas très bien tout, et c'est très bien comme ça.

Donc cette maxime qui dit “être capable d'être le nez dans le guidon et de pédaler, et en même temps d'être capable d'être à côté de son vélo et de se regarder pédaler”, ce n'est pas possible ?

Non ce n'est pas possible. Et ça ne m'amuse pas trop, d'ailleurs. Je n'aime pas trop me retourner. Sauf si c'est pour travailler dessus, comme on le fait pour l'instant sur les rééditions. Alors là on se retourne dessus parce qu'on est bien obligé, mais alors le plaisir, c'est que je peux intervenir. Sinon, je ne relis jamais mes livres.

Alors justement, les rééditions. J'ai eu la petite plaquette qui est jointe à La route d'Armilia, qui est l'un de mes albums préférés car dédié à l'enfance.

Il y avait une interview dans le n°101 de À suivre qui parlait de votre travail, un “art de l'inachèvement”, le fait de revenir comme ça dans les fameux repentirs. J'ai vu aussi une interview filmée où tu expliques ton plaisir à plonger dans la planche comme un artisan, presque comme un moine copiste. Y a-t-il quand même un sujet sur lequel tu as une parfaite conscience d'avoir achevé le travail ou l'idée que tu voulais transmettre. Un livre ou autre chose ?

Non. Il n'y a jamais rien qui nous satisfasse. Il y a des moments où on se dit “tiens, c'est pas trop mal”, et puis un an après ou deux ans après on dit “mais c'est pas vrai, on a loupé le coche”. C'est encore pire. J'avais fait la couverture de Souvenirs de l'éternel présent. Je l'amène à l'impression en Italie, j'étais très content de l'intérieur du livre mais la couverture je n'étais pas content. C'est mal sorti, je ne sais pas ce qui s'est passé. Et donc j'ai re-travaillé sur la couverture. Et donc cette réimpression, j'ai complètement changé la couleur. Ça me torturait, la couverture n'était pas du tout celle que j'aurais voulue, et je pense que c'est en partie dû à moi, et en partie dû à, un moment donné, est-ce qu'il s'est passé quelque chose dans les fichiers, chez l'imprimeur ? Je ne pouvais pas rectifier, j'ai essayé, je voyais bien que je n'y arrivais pas. Donc j'ai laissé partir, mais par contre je suis revenu sur l'originale et je viens de la confier ce matin à Casterman, en leur disant que quand on réimprimera, ce sera la même image, mais elle aura tout une autre tonalité.

Ça me fait penser à une phrase assez extraordinaire que j'ai lue dans Schuiten Filiation, “Le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui”.

Oui, c'est mon père me qui disait souvent ça. Oui, c'est une jolie phrase.

Et pourtant du temps, tu en passes !?

Oui mais justement, c'est une jolie phrase sur la beauté de travailler avec le temps. de ne pas le considérer comme un ennemi et moi j'adore les planches car on les couche et le temps s'insinue dans la page. Le temps que j'y passe, qui peut paraître fou – passer une semaine sur une planche ce n'est pas trop raisonnable dans le contexte de notre époque, de production – mais je crois qu'effectivement, il irrigue, il nourrit parce qu'il y a des tas de choses et ça me plaît. Ça me plaît que les planches volent du temps, le prennent, et je crois que ce n'est pas un temps volé mais c'est un temps qui a permis une fermentation, une “sédimentation”. Quand les choses trouvent leur place, une bonification. C'est pour ça j'adore par exemple garder mes planches, parce que comme ça je peux revenir dessus. C'est vrai que parfois maintenant je les grave moi-même parce que l'avantage c'est que je peux leur graver jusqu'en dernière minute, et comme ça je peux encore corriger et revenir dessus, avoir du recul. Et c'est vrai que j'ai du mal, j'ai du mal à lâcher.

un éternel insatisfait alors ?

Oui mais c'est parce que c'est surtout avec le temps. Avec le temps on voit mieux ce qu'on ne sait pas faire. Et on voit mieux ses défauts. C'est ça qui est la cruauté du temps qui passe.

Sache que nous lecteurs, aussi, on passe du temps sur les planches et on y revient. Et c'est un des bonheurs des Cités Obscures ou d'autres de tes travaux, ce sont des planches et images qu'on peut lire à multiples moments de sa vie, des multiples émotions. Donc le temps que tu y passes, les lecteurs aussi le ressentent.

Oui parce que la difficulté c'est que je crois profondément qu'un auteur qui ne passerait que du temps sur ses planches, un moment donné il n'aurait plus rien à dire, parce que le temps ne peut pas tout résoudre. Donc la difficulté c'est qu'il faut que tu vives des choses intensément, que tu ailles chercher, que tu sois bousculé par la vie et par tout ce qui se passe dans le monde, par des chocs, c'est pour ça que j'essaie de faire en sorte que notre travail soit toujours ouvert, relié à d'autres formes, à d'autres expressions parce qu'alors après, à un moment donné c'est comme un butin qu'on ramène dans les récits, c'est-à-dire qu'on peut nourrir les récits de nouvelles envies, de nouveaux désirs, de nouvelles expériences, de nouvelles émotions. Donc il faut le temps sur le dessin, mais il faut aussi un temps – parce que Pratt il passait beaucoup de temps sur ses planches, mais par contre il avait un temps incroyable à sentir, à vivre avec des hommes et des femmes, et ça ça nourrissait aussi. Donc tu vois le temps ça peut être une double valeur, quoi.

Qu'est-ce qui te donne toujours envie de raconter des histoires ?

Je sais pas trop. Je me rends compte que c'est un besoin physique que de jouer cette espèce de petit jeu de légo, de jeux d'enfants où on a besoin de cette espèce de musique intérieure qui vient vous chuchoter à l'oreille. C'est un jeu, c'est une espèce de muscle, où il faut que ça rebondisse, que ça m'intrigue. Et j'ai besoin d'avoir une histoire en cours, je m'en rends compte. S'il n'y a pas un récit en préparation, en travail, je suis un peu perdu. Parce que en fait, chaque chose que je vis, ce qui est intéressant c'est de le mettre en écho avec un récit que vous êtes en train de faire. Alors il se créée toujours un champ de tension et de plaisir, parce que quand on est prêt à voler quelque chose, on est prêt à décrypter quelque chose qu'on peut prendre et qui va servir à nourrir l'histoire. J'adore les récits qui se nourrissent de ce qu'on est en train de vivre. Ça j'adore. Parce que je trouve que c'est ce qui fait qu'alors je les renvoie avec un certain plaisir. Je me dis “ils sont imparfaits” mais ils étaient en tension, ils étaient en état de passion.

Alors raconter, et transmettre aussi ? Parce que le fait d'avoir une histoire en cours comme ça c'est parce qu'il y a cette volonté de transmettre, de faire vivre une émotion ?

Oui. Il y a le plaisir de donner et de donner à “voir”, et on sait que l'attente que le lecteur a, et l'exigence aussi qu'il a. C'est un des problèmes, parce qu'à force il nous attend avec une certaine exigence. Et le pire c'est qu'il veut être surpris maintenant. Parce qu'il l'a souvent été, on a essayé de les surprendre mais maintenant il s'habitue à être surpris. Donc c'est vrai un problème. Il faut essayer de trouver le truc qui va le surprendre.

Ça marche toujours, ceci dit.

Oui bien sûr, mais c'est quand même, évidemment, pas toujours facile. Et en même temps il faut qu'on trouve son propre plaisir. Il faut que ce soit à nouveau un terrain un tout petit peu sauvage, un terrain nouveau à défricher, un terrain d'exploration. Voilà, il faut que ce soit un nouveau terrain d'exploration. Donc il y a beaucoup de paramètres maintenant à chaque fois pour un nouveau récit.

C'est presque de plus en plus dur alors ?

C'est pas “de plus en plus dur”. Enfin par certains côtés Il y a des paramètres qui se complexifient. Parce qu'on sait qu'on ne peut pas raconter ce qu'on a déjà fait, il faut se renouveler, il faut se remettre en état. Pour qu'il y ait du plaisir, il faut qu'il y ait une forme de mise en danger.

Mais alors quel sujet ou thème n'oses-tu pas aborder ? Des choses qui ne te touchent pas, la politique peut-être ?

Ça ne m'intéresse pas suffisamment. Pour aborder un thème, il faut avoir une proximité, une réelle proximité, il faut avoir un point de vue intéressant sur le sujet. Ce sont les deux éléments. Une proximité parce qu'il faut vraiment être immergé, il faut savoir le traiter, il faut savoir le ressentir.

Une légitimité ?

Une légitimité, tu as tout à fait raison, c'est exact. Il faut que ce soit juste que j'aborde ça. Parce que par exemple moi je ne pourrais pas parler de la guerre à Sarajevo ni en Irak, je ne suis pas crédible. C'est très intéressant le mot “légitime”, c'est très très juste. Il y a beaucoup de sujets sur lesquels je me dis “ je ne parle pas de ça”. Il y a quelques sujets pour lesquels je me dis “ça on peut y aller, on a les armes, on a les cartouches”.“Il y a ce qu'il faut pour”.

Oui. Mais en même temps il faut travailler, il faut trouver. Alors il y a des sujets, quels sont les sujets qui me font peur ? J'aimerais arriver à mieux travailler la sensualité, l'érotisme. Mais là, chaque fois que je veux, c'est-à-dire que pour que les scènes d'érotisme soient, que l'érotisme soit réellement inscrit dans un récit, c'est extrêmement difficile de trouver le récit qui fasse que l'érotisme, ce soit vraiment un..,,

Carapace …

Oui, Carapace justement mais je l'ai fait avec une certaine forme de naïveté et d'insouciance, et c'est peut-être plus difficile à faire maintenant. Mais j'aimerais beaucoup, et chaque fois j'essaie encore pour le prochain récit. Je vais encore essayer.

Bah, hier c'était la journée de la femme, c'était peut-être utile de travailler sur le sujet. Enfin il y a quelques très très belles images de femmes qui sont dans tes livres.

Mais c'est très difficile parce qu'avec le temps, on sait bien qu'il faut sortir des stéréotypes féminins, des clichés, et du coup c'est une gageure.

Est-ce que tu as une tendresse particulière pour un des acteurs du cycle ?

Oui bien sûr, il y a Mary Von Rathen qui a fait un long parcours et qui reste un de mes personnages préférés. Et alors il y en a un peu comme ça dissimulés. C'est certain que j'ai eu beaucoup de plaisir à reprendre Constant Abeels parce que je l'avais travaillé dans Brüsel et en fait je me rends compte que j'ai un manque que beaucoup d'auteurs n'ont pas, c'est que je dois quitter mes personnages à chaque album. Et ça c'est très dur parce que quand le livre est terminé je commence à peine à le connaître, et je dois l'abandonner. Et beaucoup d'auteurs ont cette chance de pouvoir prolonger. Mais on s'est donné ça presque comme règle, et ça a beaucoup de mérite, mais c'est aussi très difficile. Parce que tout est nettoyé. Bon alors du coup on “truque” un peu, on essaie quand même de récupérer, parce que c'est plus fort que nous.

Enfin moi j'ai été ravi de retrouver Mary dans le dernier album, parce que c'est, une femme maintenant qui ..

Voilà, ça me plaisait vraiment beaucoup. Peut-être que ça a perturbé certaines personnes mais je trouvais ça vraiment intéressant. Bon on ne va pas faire ça systématiquement. L'idée n'est pas que ça devienne un système, c'est ça qui est très chouette avec Benoît c'est qu'on est tous les deux très très intéressés par le hasard, par ce qui ne se fabrique pas, par ce qui s'impose. Alors ça a des défauts et des qualités.

Tes travaux sont multiples – scénographie, maître de conférence à Louvain, une murale en préparation, le musée du train à Schaerbeek, les conférences-fictions, un film sur le Grand Paris ou quelque chose comme ça, le restaurant où je suis allé ce midi était absolument splendide – mais comment fais-tu ?

Et plein d'autres choses encore. Parfois c'est beaucoup de travail parce qu'il y a beaucoup de choses qui n'aboutissent pas, que vous ne voyez pas. Il y a ce spectacle de chevaux sur lequel j'ai travaillé deux ans, avec Luraschi , qui pour moi reste une cicatrice parce que j'adore ce projet et pour l'instant il est un peu tombé dans les limbes. Pourtant il y a énormément de dessins, il y a énormément de travail, j'y croyais énormément, j'étais sur le scénario, j'étais sur la scénographie, j'étais sur les costumes, sur la tente, le dessin de la tente, j'étais sur tous les sujets ; c'est beaucoup pour moi, c'est difficile. Et puis il y a des choses qui vont sortir comme le travail sur un film qui s'appelle Mars et avril au Canada, donc il y a des tas de choses qui vont sortir.

La péniche cinéma ?

Oui, qui va sortir un jour aussi. Qui était en stand-by mais qui va se réveiller. Il y a des tas de choses comme ça. Mais c'est vrai qu'en même temps, en parlant de l'histoire du spectacle hippique qui s'appelait Nebula, c'était une expérience très très intéressante parce que quand on rencontre un dresseur, on voit le lien avec les chevaux, on entre dans cet univers du cheval, c'est un énorme plaisir. Donc il y avait beaucoup beaucoup d'émotions, c'était passionnant, donc du coup très dur quand on arrête. Parce que je ne suis pas fait pour ça, moi. En bande dessinée, quand je commence une histoire on la termine, et elle est publiée. Et un spectacle, ben on peut travailler longtemps et puis après on termine sur rien.

Parce qu'on n'est pas maître du jeu totalement ?

Voilà, on n'est pas maître du jeu. Et ça c'est assez difficile, comme on a travaillé très longtemps avec Benoît Sokal – et on continue – sur un film, Aquarica, on a des dizaines et des dizaines de dessins couleurs, on a des story-boards, on a un scénario extrêmement poussé. Et ça c'est très dur aussi. Mais bon, il y a toujours plus grave. Je vais vous dire, si tu savais la pile de choses qu'on a et qui ne sortiront jamais.

Ce sont des projets comme tu disais qui coûtent beaucoup alors s'ils ne se réalisent pas ..

Alors c'est très difficile de faire le deuil. Je n'arrive pas toujours à faire le deuil et je continue à les rêver parce qu'ils ne sont pas accouchés. Alors peut être qu'ils vont nourrir autre chose, c'est ce que je pense. Mais pas spécialement un livre, mais quelque chose d'autre.

Tu es très attaché à l'objet-livre – le papier, la couverture. On en a parlé tout à l'heure, le fait d'aller directement chez l'imprimeur et de voir un peu comment ça se passe. Comment appréhendes-tu les nouveaux modes de diffusion numériques ? Là j'ai vu qu'il y avait une application sur l'iPhone pour lire Souvenirs de l'éternel présent.

Qui me laisse une part d'insatisfaction, d'ailleurs. Parce qu'il n'y a pas le son. Et le son, comme tu l'as entendu avec Bruno Letord, c'est vraiment dommage, alors que justement on a un musicien ami qui a fait un travail formidable et curieusement, ce qui pourrait permettre, et ce qui serait vraiment un occasion extraordinaire de l'entendre, on l'entend pas. Euh, écoute, on a toujours été extrêmement attentifs à ces nouveaux outils. J'étais quand même un des premiers avec Maurice Benayoun à faire «les Quarks», en images de synthèse, c'était quand même la première série haute définition. Tout à l'heure il y avait ici, à ta place, quelqu'un qui travaille beaucoup sur la synthèse etc, avec qui je travaille sur le Grand Paris, pour le film, et il me disait mais Quarks c'est une série culte. Pour des gens de synthèse. C'était vraiment quelque chose de tout à fait, on était des pionniers, de faire ce type de choses là, en HD, en synthèse, dans les années 80. C'était quand même incroyable. Et Canal + qui osait faire quelque chose de très particulier (qui hélas n'est toujours pas en DVD). Internet, on était aussi les premiers, avec “Urbicande”. On est toujours toujours très intéressés, je suis en train de suivre ce qui se passe sur le papier numérique qui me passionne, avec quelqu'un qui est aussi un chercheur dans le domaine. Tout ça nous intéresse beaucoup. Par contre, la question qu'on se pose à chaque fois, c'est “comment l'utiliser pour que ce ne soit pas une déclinaison, mais véritablement une plus-value, une métamorphose, une façon de tirer le projet, une histoire originale, de la tirer dans une dimension qu'il n'y a pas dans le papier ?” Ce que je n'aime pas, c'est quand je sens les lecteurs qui sont dans une préoccupation de rentabilité, ou simplement d'adaptation dans le sens le plus simple.

Des suiveurs ?

Des suiveurs, voilà. “On le met parce qu'il faut y être.” Ça ça me désole. Et nous on est aux aguets, on est prêts à démarrer sur toute proposition créative et innovante, et on se dit “tiens oui, là l'histoire, dans cet outil-là, dans cette forme-là, elle va prendre une dimension qui va vraiment nous étonner.”

C'est un outil ?

C'est un outil, mais qui peut révéler des aspects. Et donc justement, ce qu'on fait avec Bruno Letord, on serait vraiment intéressés à voir quel outil idéal pourrait développer des aspects qu'on a cherchés ensemble.

J'ai une questions sur l'écologie. C'est une de tes préoccupations – j'ai en mémoire une vidéo que j'ai vue avec sur une campagne électorale où tu apparaissais.

Ah bon ?

Oui oui une petite vidéo qui est disponible sur Youtube, c'est très très facile à voir, où tu t'exprimais sur le sujet. J'ai aussi en mémoire une très belle affiche faite avec Luc.

J'ai fait ça à 30 ans, l'affiche. Comment as-tu trouvé trace de ça ?

Je l'ai trouvé chez un bouquiniste ici, à Bruxelles.

Très très rare.

Oui oui très très rare, je suis ravi de l'avoir aussi.

C'est incroyable parce que l'originale je crois a été donnée au parti écolo pour faire une vente publique. On n'a même plus l'original.

Et puis bon c'est vrai que dans beaucoup de planches on voit cette profusion de plantes, de jardins, de serres, comme ça. Quel éco-citoyen es-tu ?

Alors ça, c'est une question terrible. Écoute, un écocitoyen qui fait ce qu'il peut. Par certains côtés, c'est sûr que nos convictions à mon frère et à moi depuis très très longtemps sont très nettement.. Mon frère est un précurseur, il a fait la première maison bioclimatique. Il l'est toujours, c'est vraiment un utopiste et c'est un plaisir de voir que ce pourquoi il se battait depuis si longtemps trouve brusquement maintenant une espèce d'évidence, de visibilité, je dirais. Je suis vraiment content pour lui, parce que je trouvais que c'était très injuste qu'on soit passé à ce point devant ce talent qu'il avait. Et donc bah écoute oui, ce sont des préoccupations. Ce qui m'intéresse maintenant c'est comment cette dimension écologique ne va pas devenir une espèce de culpabilisation et peut construire des choses dans le désir, dans le plaisir, et dans une forme qu'on ait l'envie, et que ce soit pas dans un terrorisme, ou une contrainte appliquée. Là je crois qu'il faut faire attention car on voit qu'il y a des mouvements , on vit par exemple un moment où on sent qu'Allègre (claude) brusquement retrouve une forme de crédibilité parce qu'il y a des gens qui sont énervés de cette espèce de chape de vision négative et culpabilisante. Et donc je crois qu'il faut garder le cap très calmement, que ces préoccupations sont un peu comme des effets de mode et je reste convaincu qu'en dehors des effets de mouvements de pensées un peu contradictoires, il est impensable de ne pas aller dans de meilleures relations avec notre environnement. Mais il y a mille et une façon, pour aborder ça.

je me souviens d'une planche des Portes du possible qui parlait de tri comme ça, qui était très explicite, cette espèce de contrainte vis à vis d'un enfant.

Oui tout à fait, c'est un très bon exemple, la double page sur le tri sélectif, parce que c'est une façon aussi de s'amuser.

“À l'école du tri” ! Voilà, c'était ça. Ce pauvre enfant qui est allé rechercher le papier qu'il n'avait pas mis au bon endroit.

On s'est fort amusés à faire ça. on va sans doute un jour le rééditer avec des compléments parce qu'il y a des choses qu'on n'a pas mises dedans.

C'était un formidable rendez-vous, de semaine en semaine.

Oui c'était assez jubilatoire.

Notre temps actuel est souvent “pas très enthousiasmant”. Je suis allé voir Le petit Robert et les renvois à l'article Utopie sont “chimères, illusion, mirages, rêves, rêveries”, qu'en penses-tu ?

Moi j'ai beaucoup travaillé sur le terme “utopie” et il n'a pas que des aspects positifs. C'est une notion qui s'est en partie anoblie en français mais qui, dans d'autres langues, peut apparaître comme une espèce de délire. Donc parfois on oublie la dimension “hors de la raison” de l'utopie. Donc l'utopie, c'est la pire et la meilleure des choses, mais par contre elle est indispensable, on a besoin de se projeter, on a besoin de s'inventer. Et c'est en cela que je trouve que notre époque parfois est un peu en manque. Et que c'est amusant justement d'introduire cette notion, de revenir avec cette dimension. Quitte même à se tromper, ce n'est pas très grave de se tromper. Garder l'indispensable machine à rêver, machine à se projeter.

C'est la où dans le travail de Luc Schuiten on retrouve justement cette dimension du rêve. Mais possible, crédible, solide, stable. j'ai vu son expo, c'est extraordinaire, “encore des gens qui rêvent !”

Oui, et je trouve que c'est vrai que son expo, c'est l'aboutissement de toute sa vie, parce qu'il a toujours été quelqu'un qui fonctionnait comme ça, et c'était difficile pour lui de se confronter au réel. Et là brusquement il pouvait lâcher et c'était assez incroyable de voir ça.

Dans les projets, on parlait par exemple du film sur le Grand Paris, en France, c'est un débat qui est assez particulier, un peu élitiste ; les Français, et notamment les Franciliens, voient ça de façon déconnectée, et ne se sentent pas concernés par le sujet, ou alors pensent que voilà, c'est “le Grand Paris”, donc on a encore repoussé un petit peu plus loin dans les banlieues, qui étymologiquement veut dire “mise au ban”. La commande que tu as eue sur le sujet, est-ce qu'elle a aussi pour vocation de faire en sorte que les Franciliens se réapproprient ce projet, qui est aussi un peu utopique ?

Mon intervention ne doit pas aller sur le champ des architectes qui ont fait cela, après un très bon travail de décryptage de ce qui est nécessaire, des enjeux. Mon travail c'est de trouver une façon d'exprimer les enjeux essentiels, et les éléments emblématiques de la dimension d'une ville, comme à l'échelle du Grand Paris. Comment exprimer tout ce qui est nécessaire à penser “ville” à cette échelle, à ce qu'elle fonctionne, à l'irriguer, comment exprimer des régions qui vont avoir ces pôles d'excellence qu'elles devraient devenir, alors que parfois elles sont le contraire ? Elles ont été abandonnées, elles se sont développées un peu comme ça, d'une façon anarchique, sans réflexion. Donc il y a quelque chose que je trouve magnifique et nécessaire, et c'est vrai que là, la Belgique n'est pas capable de faire ça sur Bruxelles. Elle n'est pas capable de faire ça, et c'est une grande émotion quand je vois un pays qui s'autorise et qui prend ça à bras le corps. Qui dit “oui, il faut penser, il est nécessaire, il est indispensable de penser la ville, comment elle va se développer, comment on va l'organiser, comment on va la rêver dans 30 ans ou dans 50 ans.” C'est formidable. Et je trouve que la façon dont Christian Blanc amorce les réflexions, je la trouve exemplaire. Sinon je n'y serais pas allée.

( Ndlr Christian blanc n'est depuis plus en charge de ce sujet )

On ne sait pas encore.

On ne sait pas encore et c'est en partie pour ça que je pense qu'ils sont venus me voir. C'était pour que j'exprime une partie de leurs intentions, mais pas dans un niveau – alors moi mon travail, ce n'est pas de l'exprimer dans un niveau réaliste, c'est de trouver l'axe où on sent, comment dire ?

Comme un peu le travail que tu avais fait sur Belval ?

Oui, par certains côtés. Mais encore peut-être beaucoup plus difficile ici, parce qu'il faut vraiment s'immerger dans “Qu'est-ce que sont ces régions ? Comment elles fonctionnent ?” C'est très délicat. J'ai beaucoup hésité avant de plonger là-dedans. Parce que je trouvais que c'était tellement complexe comme dossier, tellement difficile. Avec un débat politique de tous ordres, il y a des tensions, il y a un champ d'intérêts en même temps, de rejet, d'intérêts. De quel droit ? Qu'est-ce qui me permet de ? Et donc j'ai passé beaucoup de temps à voir “quel est le point de vue ? comment je peux essayer de m'y retrouver ? et de répondre à la demande de Christian Blanc ?”

C'est vrai que l'Île de France – c'est aussi un endroit où je vis – n'a pas d'identité réelle. On est tous des immigrés, qu'on soit d'un pays ou d'une région. Si tu arrives à faire rêver les Franciliens, tu as tout gagné.

Une des choses qui m'intéressent justement, c'est la beauté de donner le sentiment que ces régions peuvent devenir des endroits où on a envie d'aller. Rien que ce retournement-là, que d'essayer de penser que voilà, on peut faire en sorte de faire basculer les choses. Rien que ça, c'est excitant.

D'autres projets dont je n'aurais absolument aucune idée que tu pourrais peut-être évoquer ?

Oui, il y a d'autres choses. Il y en a dont je ne peux pas parler, parce que c'est en cours, ça ne se fera peut-être pas. C'est trop dur pour moi de parler de choses comme ça. Mais il a un nouveau récit qui est en cours, et qui se fera sans Benoît, parce que Benoît termine une biographie de Jacques Derrida. Il est vraiment totalement concentré là-dessus. Et donc je trouvais bien de me confronter au fait de faire une histoire tout seul.

Seul ? Parce que j'avais justement l'idée de te demander avec qui tu aimerais collaborer. Donc là tu vas collaborer avec toi-même ?

Oui. Ce n'est pas facile et sans doute que j'aurai beaucoup de défauts. Je perds un complice qui est un extraordinaire collaborateur. Mais c'est en partie nécessaire parce qu'il faut casser les réflexes, se fragiliser par certains côtés. Et donc sans doute qu'il y a des défauts qui vont surgir, et qui m'intéressent.

Donc là, on parle de rebond et pas d'émancipation ?

Oui oui absolument, absolument. Mais on refera une Cités Obscures.

Oui il faut, j'espère bien. Et donc, d'autres collaborations qui te tenteraient avec des artistes ?

Là par exemple je suis en train de lire un roman d'un écrivain qui s'appelle Jacques Abeille. Et j'avais fait la couverture d'un de ses livres il y a vingt ans. Et puis on me propose de faire la couverture de son prochain livre, qui est en fait un livre déjà sorti, qui s'appelle Les jardins statuaires. Alors ça, je découvre ce livre et je suis complètement cloué au sol. Je trouve ça magnifique, émouvant, extraordinaire. Et bien sûr, l'éditeur me dit “c'est un récit pour vous”, et évidemment, il n'avait pas tort, le bougre. Et c'est une grande émotion, j'adore ça. Je dois dire que la simple idée de faire sa couverture, la simple idée qu'on va essayer d'imaginer quelque chose. Parce que j'aime tellement ça, ça me plaît tellement, parce que c'est un coup de foudre. Alors que je connaissais son travail vu que je l'avais fait, mais ce livre-là, c'est un coup de foudre. Donc ça c'est typiquement le genre de choses qui est terriblement excitant. Et je me dis parfois, d'ailleurs j'ai dit avant même de répondre, j'ai dit que j'étais un peu débordé de travail, mais le type me décrit un peu le récit et je dis “écoutez, moi, j'ai fait beaucoup de dessins déjà, qui pourraient correspondre”. Puis je lui ai envoyé toute une série de dessins et il était tout à fait troublé. Et il est sorti quelque chose de très amusant, je ne sais pas ce qui va sortir de ça.

(ndlr :depuis deux livres sont sortis au éditions Attila)

C'est formidable déjà comme perspective.

Voilà c'est amusant, oui.

Une question qui me taraude. À la lecture de Schuiten Filiation, je me demande comment tu as accompagné ou tu accompagnes tes enfants. Parce que le livre est assez prodigieux quand même, en terme d'introspection dans une famille, et je me dis “tiens, comment il a fait lui ?”.

C'est un livre qui a posé débat au sein de la famille. Tout le monde n'était pas enthousiaste à cette idée d'ouvrir un peu. Nous ce qui nous intéressait c'est qu'on trouvait important de parler de ce que c'est que la filiation, de ce qu'on doit à notre père, et peut-être à notre grand-père, à ce photographe, ce militaire. Enfin ce n'était pas le mien, celui de mon frère, celui qui arpentait, notre arrière-grand-père, et qui a fait des photos extraordinaires en stéréoscopie. Déjà novateur, qui a fait, c'était absolument magnifique, qui a eu la clé de l'Espagne, enfin toute son histoire est absolument extraordinaire, et puis mon père. On se dit “qu'est-ce que c'est que cette chose étrange ? qu'est-ce qu'on reçoit ? qu'est-ce qu'on donne ?”. Et le sujet est vraiment un très bon sujet. On aurait voulu qu'il reste évidemment plus à un niveau général, mais il a voulu, et je le comprends, illustrer, pour essayer d'aller plus loin sur ce sujet, qui est un sujet dont on a discuté ensemble hein, puisqu'on me l'a proposé, il a voulu évidemment prendre des exemples. Et alors évidemment c'est dans les exemples qu'il y a eu parfois des bas parce qu'on trouvait que c'était un peu indécent. Et donc là il y a eu de longues discussions dans la famille, c'était d'ailleurs une sorte de thérapie familiale. Évidemment on se pose des questions, “qu'est-ce qu'on donne après ça ? qu'est-ce qu'on arrive à donner ?”. Moi je ne cherche en tout cas pas à ce que mes enfants fassent le même métier que moi. Tout au contraire je pense que, je suis très heureux qu'à partir d'un climat, d'une atmosphère artistique, que ce qui s'est passé, ce qu'ils ont sorti de tout ça, ils le mettent ailleurs, ils aillent le porter ailleurs. Je trouve toujours intéressant quand on déporte des choses. Parce qu'ils auront toujours un regard sensible dans un autre domaine. Comme peut-être j'ai tiré ce que mon père m'a donné dans le domaine de la bande dessinée.

Pourtant la bande dessinée ce n'était pas sa tasse de thé ?

Non il n'aimait pas la bande dessinée, mais il reconnaissait le talent de Pratt, de Comes, mon ami. Il reconnaissait comme ça les choses, mais il avait des difficultés sur d'autres dessinateurs, donc ce n'était vraiment pas sa tasse de thé. Il a eu du mal.

Et donc tes enfants n'ont pas eu des cours de dessin ?

Non et c'est une question qui me taraude évidemment. Mon père a eu une disponibilité à nous éduquer artistiquement, qui est absolument phénoménal. Et c'était un très bon professeur.

C'est ce que j'ai cru comprendre dans le livre. Qui à aucun moment n'est indécent en quoi que ce soit, enfin en tant que lecteur. Mais ça m'a fait aussi penser à ce genre de livres que l'on peut faire, des biographies familiales et que l'on commande, mais qui ne reste que dans la famille, qui n'est pas destiné à être publié. Non c'est vrai que c'est un livre assez formidable, mais c'est vrai que ton fils, je crois que c'est le plus jeune, m'avait dit que ça ne lui plaisait pas.

Adrien, oui. C'est le deuxième, et c'est vrai qu'il avait un problème par rapport à ça. Mais pourtant je pense quand même que ce livre est un bel hommage que l'on peut faire à son père et à ce qu'il vous a donné. Et c'est pour ça que je le défends surtout, dans doute qu'il a des maladresses, il a des tas de choses, ça a eu une évocation assez douloureuse, assez difficile. Mais j'aime beaucoup celui qui l'a écrit, qui s'appelle Philippe Marion, qui est quelqu'un pour qui j'ai beaucoup de respect.

Dans ce qui nourrit ton imaginaire, est-ce que tu peux me parler, du dernier film que tu as vu, du dernier disque que tu as écouté ?

Le dernier film est d'une banalité consternante car je suis allé voir Avatar. C'est un très bon film, et surtout ce qui est extraordinaire dans ce film c'est que les personnages en pure synthèse sont les plus émouvants et les plus intéressants. C'est un retournement de situations qui est unique et qui est extrêmement troublant et qui, sans doute, est une étape dans l'histoire de la crédibilité des univers en images de synthèse.

C'est là aussi quelqu'un qui a trouvé un outil pour faire vivre son imaginaire.

Par contre, ce qui est, pour moi, un peu plus dommage dans le film, c'est à quel point le monde guerrier est caricatural, stéréotypé et peu inventif. Donc je trouve un contraste qui est un peu lourd pour moi, c'est qu'il y a une beauté, il y a une justesse, il y a une sensibilité dans l'univers des Navis, et il y a une espèce d'accumulation de clichés autant “scénaristiques” que graphiques, dans le monde américain, militaire. Avec des idées déjà vues, ce qui n'est pas du tout le cas de James Cameron qui a toujours été assez fin, et là brusquement il est un peu grossier. Et c'est une dualité qui est très efficace, mais un peu réductive, et surtout qui manque de subtilité. Mais c'est un film qui est incontournable.

Le dernier disque que tu écoutes, ou ton disque de chevet actuel.

Alors j'écoute beaucoup pour l'instant un live de Bashung, puisque je suis un fan inconditionnel. Je suis allé voir son dernier concert, et je crois que c'est un des plus beaux concerts que j'ai vus de ma vie. Des plus émouvants, des plus maîtrisés, des plus exceptionnels en terme de densité, de contrôle, de talent,une perfection.

Et puis il avait en plus cette espèce de détachement, cette voix qui était encore affirmée au possible, les textes aussi.

Pour moi il y a trois grands compositeurs, musiciens, artistes français. Ce sont Manset, Bashung et Christophe. Ce sont vraiment trois figures que je trouve extraordinaires. Et Manset, je le suis depuis que je suis adolescent. J'écoute énormément Manset, que je trouve un artiste fulgurant, qui a un univers dans l'écriture et dans la musique, d'une complexité, d'une force, qui se réécoute toujours avec autant de plaisir. Et plus on l'écoute, plus on en saisit des nuances. J'adore, c'est un univers vraiment très très obsessionnel.

Le dernier spectacle vivant que tu aies vu ?

Bonne question.

Peut-être Bartabas ?

Oui, c'est vrai !, j'étais allé voir le dernier Bartabas ( Théâtre Équestre Zingaro ), Parce que j'étais vraiment, à ce moment-là, immergé dans la préoccupation des spectacles de chevaux.

J'ai une dernière question, un petit peu polémique. Comment tu perçois cette espèce de marché parallèle sur ton nom ? Sur E-bay, les sites à enchères. Est-ce que tu t'es déjà intéressé à ça ?

Je n'aime pas trop voir ça. Je suis très embarrassé – même si j'en profite, évidemment, par certains côtés – par tout ce qui se passe autour des planches originales. Ça me perturbe très fort parce que je compte, en fait, créer une espèce de – pas fondation mais – quelque chose qui va y ressembler, pour bloquer mes planches définitivement. Elles ne m'appartiendront plus, elles n'appartiendront plus à mes enfants. Elles seront bloquées pour être là pour faire des livres. Parce que je trouve que mes planches, donc mes planches couleurs, principalement – j'ai vendu quelques planches noir & blanc et quelques illustrations noir & blanc mais j'ai conservé tout ce qui est nécessaire pour faire des albums – et je veux que ça continue à le rester. D'ailleurs, les nouvelles éditions qu'on est en train de faire n'ont pu se faire que parce que j'avais toutes les planches originales. Et j'ai pu ressortir l'ensemble de toutes ces planches originales. Et c'est ce qui fait qu'on arrive à cette qualité-là. Et on sait très bien que rien ne peut garantir la qualité de réimpression dans l'avenir, si ce n'est, un moment donné, au retour. Parce que les fichiers numériques, ça ne paie pas une garantie tous-risques, et on sait aussi que la façon d'imprimer, la façon de graver, et les papiers, évoluent en même temps. Et donc cette espèce de triangle, de triangulation, fait qu'on arrive à une qualité de papier de plus en plus intéressante. Et donc si vous avez un fichier numérique qui datera d'il y a 10 ans, peut-être qu'il ne sera plus lisible – parce que rien ne garantit qu'on saura encore l'ouvrir – et puis nous ne correspondrons peut-être pas aux normes techniques demandées par les futures machines et les futurs papiers. Et donc pour arriver peut-être aux futurs systèmes de lecture, si on veut un jour entrer dans l'image, eh bien il faudra reprendre l'original. Et donc, pour ça, je vais tout mettre dans un endroit pour me débarrasser de cette responsabilité, pour que ça appartienne quelque part au lecteur. Parce que je pense que les planches appartiennent un petit peu au lecteur, et à l'éditeur.

C'est assez radical ce que tu viens de dire, là.

Oui, assez radical. Mais bon, j'ai fait parfois quelques infidélités, j'ai vendu quelques planches noir & blanc, à la sortie des livres. Après c'est terminé, ça rentre à la banque. Maintenant ça va être pire que la banque.

Mais ce qu'il faut que tu saches, enfin peut-être que tu le sais aussi, mais j'aimerais connaître ta perception : il y a de toutes petites choses, des cartons d'invitations, qui partent à des sommes absolument folles.

Ah ça je ne veux pas savoir. Ça ne me regarde pas ça. J'estime qu'on n'a pas à savoir ça, c'est des petits commerces. Parfois il est évident qu'on en entend des bruits, mais mon travail, c'est de dessiner, c'est d'être à la hauteur de l'intérêt de mes lecteurs, de nos lecteurs, de leurs passions, de leurs exigences, et puis après on donne tout ça.

J'ai quelque chose pour toi. Je voudrais t'offrir un livre : c'est un petit livre qui a été édité chez Milan sur Peter Pan, et ce qui est drôle c'est que sous ses travers de conte pour enfants, c'est un petit peu plus compliqué que ça. Et puis la forme m'a beaucoup séduit, parce qu'il y a plein de petites choses à aller pêcher dans les pages, de petites pochettes à ouvrir et tout. Moi j'ai toujours eu un grand grand plaisir à lire ce que tu lisais, et donc à mon tour.

Formidable. Tu connais l'auteur ?

Non, je suis tombé dessus parce que je m'occupe d'enfants, et on va travailler sur une thématique “Peter-Pan”, et j'ai fait une petite recherche et je suis tombé dessus chez mon libraire et ça m'a beaucoup séduit.

C'est évidemment avec des choses comme ça qu'on retrouve le plaisir du livre, et l'émotion du livre. Les préoccupations que j'ai actuellement dans les réimpressions avec Benoît, c'est toujours de se dire “en quoi on créée une émotion ?”. Et bien sûr, ça n'empêche en rien de penser à des médiums futurs. Mais bien évidemment il faudra donner aux gens des émotions encore plus spécifiques, encore plus originales, mais qui appartiennent vraiment à cette forme-là.