Altaplana, world of Francois Schuiten and Benoit Peeters

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De l'autre Côté du Miroir

Eduardo de Siza, architecte

Traduit du portugais par Júlio Henriques (et remanié par Genius Questant)

Avant même d'entamer cette communication, j'aimerais remercier les organisateurs de ce colloque pour la chance qu'ils m'ont ainsi donné de parler à côté de personnalités aussi éminentes que les Professeurs Bernardo Simões Serra et Joana Pereira Gonçalves. Car en effet, devant leur érudition et leur savoir je ne peux quant à moi que proposer à ce bel auditoire l'enthousiasme d'un admirateur à qui l'oeuvre de Schuiten et Peeters fournit d'innombrables moments de plaisir depuis déjà 1983, l'année où j'ai découvert, ébloui, Les murailles de Samaris dans la regrettée revue (A Suivre). Mon dieu, il y aurait tant de choses à dire sur cette série magnifique et sur l'univers fascinant qu'elle aide à découvrir… Mais le temps dont nous disposons nous contraint à nous borner aux bâtiments portugais dont les points de contact avec l'architecture des Cités Obscures sont les plus évidents et grâce auxquels, j'y crois mordicus, il est possible d'accéder à cet univers trop bien structuré pour n'être qu'une simple fiction créée par deux personnes ó Belges de surcroît!

Ce sont en effet les auteurs eux-mêmes, par l'intermédiaire de l'archiviste Isidore Louis, qui nous le disent: “ Cet univers [des Cités Obscures] présente une telle complexité qu'aucun cerveau, parmi les plus remarquables, ne pourrait le concevoir, et encore moins le réaliser” 1). Il est vrai que depuis que je me suis confronté à des traces palpables des Cités Obscures, au cours de mes lectures à la Bibliothèque de Mons, je suis parfaitement convaincu que ce monde-là existe bel et bien. Bien sûr, beaucoup de gens dans cet auditoire peuvent dès à présent mettre en doute ma santé mentale, vu mon aveugle croyance à quelque chose qui est publié dans une simple bande dessinée. Et pourtant mes mains ont touché une preuve tangible de l'existence de cet univers-là. Cette preuve, c'est une revue provenant du Continent Obscur, découverte par moi dans le rayon des ouvrages réservés qui se trouve dans la Bibliothèque de L'Université de Mons, la même revue où l'article du professeur Tom O'Guen fut publié, développant justement, de façon systématique et parfaitement logique, la question des lieux de passage. Le sérieux et le prestige d'une institution aussi vénérable que l'Université de Mons excluent l'éventualité d'une farce, et d'ailleurs le silence fort gêné des fonctionnaires, dès que j'ai commencé à poser des questions sur le professeur O'Guen, fut révélateur de l'existence réelle d'une telle preuve.

Mon dieu! N'avez vous jamais essayé de savoir d'où viennent les idées? Comme tout créateur, dans ma profession d'architecte je dois faire surgir du néant quelque chose qui prend vie sur une feuille de papier. Mais toutes ces idées, comment en viennent-elles à éclore? Quel est donc le procédé magique qui fait qu'une idée aboutira à quelque chose de solide, que ce soit un livre, un immeuble, un album de BD? Tout ce qui nous entoure est né de l'esprit de quelqu'un, aussi bien les chaises où vous êtes assis que ce micro devant lequel je parle. Tout ceci existait déjà auparavant dans une autre dimension, le processus de création se trouvant tout simplement dans l'invocation de quelque chose qui existait au préalable dans une autre réalité, dans un monde d'idées auquel nous accéderons grâce à l'image et à la parole… Regardez les rituels du Vaudou, grâce auxquels les torts infligés à une image atteignent la personne elle même, regardez les sortilèges, les maléfices, les invocations, tous si révélateurs de la force nourricière de la parole. Elle est bien symptomatique, en effet, la ressemblance phonétique entre grimoire (le livre des sortilèges) et grammaire…

Je pense donc que Schuiten et Peeters n'ont rien inventé des Cités Obscures. Ce que l'on peut dire, c'est que leur esprit a pu accéder à la dimension où se trouve ce monde-là, comme d'ailleurs cela s'est produit avant eux avec d'innombrables écrivains et artistes, de Jules Verne à Maeterlinck, de Piranesi à Novalis, de Doré à Calvino, tous des hommes qui, grâce à la parole et à l'image, ont pénétré dans un monde aussi semblable au nôtre sous bien des aspects.

Dans le Guide des Cités, les endroits qui y sont notés comme étant d'éventuels lieux de passage se caractérisent par la similitude qu'ils présentent avec des endroits existant sur le Continent Obscur. Prenons le cas du Palais de Justice de Bruxelles, ou celui des peintures murales et des stations de Métro décorées par Schuiten. N'ont-ils pas des équivalents sur le Continent Obscur? On peut dire en effet qu'ils ressemblent à des images reflétées sur un miroir, mais il s'agirait là d'un double miroir fonctionnant aussi comme une porte ouverte sur d'autres mondes. Bien qu'ils ne soulignent jamais cette hypothèse, les études du Prof. Tom O'Guen 2) ou les albums de Schuiten et Peeters ne la désavouent pas. Le peintre Augustin Desombres, dont l'oeuvre est peu à peu remise en lumière 3), n'a-t-il pas réussi à accéder à l'univers des Cités Obscures précisément par le biais des tableaux représentant des éléments de cet univers?

La revue Anna/es de la Chaire d'Urbicandologie a dû arriver à notre monde de la même façon. Ce qui a probablement contribué à la matérialisation du livre dans notre univers, ce fut la ressemblance entre la salle des ouvrages réservés de la Bibliothèque de Mons et l'une des images du livre L'Archiviste. Je suis porté à croire que cela a été suffisant pour créer les conditions nécessaires à la matérialisation du livre dans notre univers.

Bien qu'aucun passage ne soit relevé chez nous, il y a au Portugal plusieurs lieux correspondant aux conditions nécessaires à l'avènement de ce phénomène. Je ne fais pas allusion à l'hypothétique “Porte des Portugais” ou “Porte des Navigateurs” dont parle O'Guen 4) (l'auteur, malgré l'éclat de ses écrits, ne connaissait rien du Portugal), je pense à des bâtiments bien réels. La ville universitaire de Coimbra elle-même aurait pu être un lieu de passage vers Urbicande, si le projet approuvé par l'Université et qui a conduit à la destruction de l'ancienne partie haute de la ville avait été suivi littéralement. J'ai eu l'occasion de voir les plans originaux destinés aux bâtiments de l'université : la ressemblance entre ces projets, leur caractère monumental, leur géométrie, leur symétrie, et les images d'Urbicande que l'on voit dans l'album de Schuiten et Peeters, franchement, ça donne des frissons. Par malheur, ou peut être heureusement, les constructions que nous connaissons aujourd'hui ont peu de rapport avec les projets du début. Bien que le Prof Zontag, qui est ici parmi nous, y voit une conspiration de la franc-maçonnerie pour faire avorter l'effort d'un groupe d'initiés recherchant un passage, je crois plutôt que les changements survenus dans le projet découlent de l'action d'un ingénieur incompétent ou d'un contremaître plus corrompu que d'autres… Il s'agit là de quelque chose qui arrive souvent au Portugal, où nous autres, architectes, avons parfois bien du mal à reconnaître dans les travaux finis le bâtiment qui nous a donné, dans sa conception, tant de fil à retordre…

A moins de cinq cents mètres d'ici, il y a un endroit qui ne détonnerait pas de l'architecture industrielle de Mylos. Je viens de citer le bâtiment connu sous le nom de Edificio das Caldeiras (la Bâtisse des Chaudières). Aménagé en une magnifique salle d'expositions, ce Lieu, en voilà une agréable coïncidence, accueille en ce moment même un remarquable ensemble de photos de Marie-Françoise Plissart retravaillées par François Schuiten, une expo à laquelle je vous convie vivement. Puisque nous avons là des éléments susceptibles de créer les conditions favorables à l'ouverture d'un passage entre les deux dimensions, je ne serais pas du tout surpris si quelque chose d'étrange venait à arriver dans ce Bâtiment des Chaudières…

À Porto, la belle ville où j'habite, il y a également un endroit possédant de grands points de contact avec les Cités Obscures : les Halles Ferreira Borges, dont l'architecture en verre et en fer rivalise avec les meilleurs bâtiments de la Ville de Calvani. Aménagé en un hall d'expositions, cet ancien marché a accueilli, à l'occasion du 9e Festival International de BD de Porto, l'expo “De la Bande dessinée au Multimédia”, consacrée à l'oeuvre de Schuiten et Peeters et présentée aussi à Amadora, ville de la banlieue de Lisbonne, et à Belo Horizonte, au Brésil. En tant que responsable de la scénographie de ce Salon, j'ai eu l'occasion de collaborer avec Pedro Petrachi et Florence Mainguet lors du montage de l'expo Schuiten-Peeters et, comme eux, j'ai pu constater sur place les étranges phénomènes entraînés par la présence des images évoquant les Cités Obscures.

Outre la chaleur peu normale qui nous frappait à l'intérieur de l'expo, et qui était une conséquence probable de l'énorme énergie libérée, le sol en ciment des Halles s'est mis à se lézarder, et de ces fissures sortait une végétation luxuriante qui nous a contraints à employer des doses puissantes de désherbants à seule fin d'empêcher que l'ex-Marché Ferreira Borges devienne l'une des serres de Calvani! Mon dieu! Si cela s'était produit, je suis sûr que l'on aurait creusé ainsi un passage vers le Continent Obscur. Mais, soucieux du succès de ce Salon, j'ai ordonné que l'on répande partout le désherbant; je l'ai souvent regretté depuis, car en agissant de la sorte, j'ai ainsi gaspillé l'espoir unique de faire le pas vers ce passage ó et Dieu sait si je pourrai jamais me retrouver si près de le réussir!

Au Salon de Porto, pendant la conférence de Schuiten et Peeters sur Axel Wappendorf, les auteurs se sont demandés si le célèbre scientifique avait été un jour au Musée de la Science de Coimbra, à cet endroit même où nous nous trouvons maintenant. Quelle question! Bien sûr, le remarquable patrimoine que sont tous ces outils scientifiques est parfaitement digne du génie de Wappendorf, et l'on pourrait peut-être expliquer l'étrange fermeture du Musée pendant plusieurs années en songeant à quelque essai moins bien réussi de ce savant, ainsi que l'a suggéré le Prof Jorge da Costa 5). Je suis pourtant d'avis que si Wappendorf a pu se trouver un jour dans ce bâtiment, il n'y est pas arrivé en provenance directe du Continent Obscur…

Au cas où il aurait été à Samaris, il aurait pu rentrer par Serpa, une ville de l'Alentejo, à travers le palais des Mellos, un manoir seigneurial possédant une longue façade horizontale en trois corps dont un seul est bâti, le reste étant une simple façade. Les travaux de ce manoir ayant été interrompus après la mort fort bizarre de l'une des filles du propriétaire, ce lieu fut déserté et se trouve toujours inhabité. Le bruit court que la bâtisse est en proie à l'épouvante, mais plutôt que des fantômes, les étranges lumières et bruits qui effrayent les habitants de Serpa correspondent, à mon avis, à l'ouverture d'un passage donnant sur le monde des Cités Obscures. Le palais de Serpa est l'un des endroits de cette planète qui peut amener à Samaris. L'autre est l'église Saint-Paul à Macao, dont il ne reste que son imposante façade. Celle-là, oui, pourrait bien être la si fameuse “Porte des Portugais” dont parle le Prof. O'Guen, mais je crains fort que les autorités chinoises regardent d'un mauvais oeil ce genre de phénomènes, le passage par Serpa étant donc bien plus facile à tenter…

Avant de conclure ma communication, j'aimerais vous parler d'un bâtiment magnifique qui a l'air d'avoir été construit à seule fin de servir de lieu de passage vers d'autres dimensions. Il s'agit de la Quinta da Regaleira, un manoir édifié à Sintra par Luigi Manini et commandé par António Carvalho Monteiro, un milliardaire expert en Philosophie Naturelle, lié à la franc maçonnerie et à qui l'on donnait le sobriquet de “Monteiro des Millions”. Mon dieu! En plus de la beauté scénographique de son architecture romantique, ce palais est un véritable temple initiatique, d'une grande cohérence symbolique et mystique. Depuis la salle octogonale qui évoque le Temple de Salomon, en passant par l'église où se côtoient en harmonie les symboles catholiques, templiers et franc-maçons ou le Delta lumineux dont l'oeil de Dieu surmonte un portail flanqué de sculptures ressemblant à des démons pétrifiés, tout nous renvoie à 1'Occulte. Mais le plus fascinant dans ce labyrinthe ésotérique est le puits initiatique : suivant un parcours à l'opposé de celui de Giovanni Battista dans La Tour, il nous mène des ténèbres à la lumière à travers un escalier en colimaçon, nous conduisant ainsi de la surface à une vaste grotte souterraine que le propriétaire avait nommée “La Cathédrale”.

Hélas, ce palais fut acheté par une entreprise japonaise qui le tient ferme. Mon dieu! En voilà des ploucs, ne sachant que faire de ce joyau mystérieux qu'ils n'ont acheté que pour épater le bourgeois… Je crois que quelque part ailleurs dans le monde des Cités Obscures il y a un palais en tous points pareil à celui de Quinta da Regaleira, où les miroirs sont des portes donnant vers d'autres mondes pareils au nôtre. Mon dieu! Quant à moi, je poursuivrai la quête de ce côté-ci de l'univers, dans l'espoir qu'un jour je réussirai à me hisser à cette autre dimension qui depuis longtemps hante mes rêves.

Annotations du Voyageur

“Incroyable! Malgré son air extrêmement pédant, ce conférencier a tout à fait raison au sujet de l'endroit d'où je suis sorti, qu'apparemment on appelle Edificio das Caldeiras… Les images données coïncident parfaitement avec le lieu de mon passage! Mais il vaut mieux ne pas trop attirer 1'attention de qui que ce soit et essayer d'en savoir un peu plus sur cet étrange monde où je me trouve.”

Biographie

Né à Paris en 1964, Eduardo de Siza est l'un des architectes portugais les plus connus actuellement, surtout en ce qui concerne le design, l'architecture d'intérieur et la scénographie. Enfant d'immigrés, il a découvert la BD pendant son adolescence en France. De retour au Portugal pour y faire ses études d'architecture, qu'il a poursuivies à Porto, ville où il s'est fixé, il a depuis lors mené une remarquable carrière internationale. Un exemple de l'audace et du caractère grandiose de ses projets : le plan qu'il a soumis au concours public organisé en vue de l'édification du Prolongement 3 de l'Université de Coimbra ó le jury, tout en le refusant à cause des coûts trop énormes que l'oeuvre comporterait, l'a comblé d'éloges. Mais la renommée d'Eduardo de Siza lui vient plutôt de son d'architecture d'intérieur, surtout aux Etats-Unis où il a remporté les concours internationaux pour la construction du Centre Getty et de l'Auditorium Disney à Los Angeles. Depuis 1993, il est aussi le responsable du montage et de la scénographie du Salon International de BD à Porto.

C'est lors de son année d'études à Mons, en Belgique, dans le cadre du Programme Erasmus, que Eduardo de Siza s'est mis à croire à l'existence réelle des Cités Obscures. L'exemplaire de la revue Annales de la Chaire d'Urbicandologie qu'il a découvert à 1'Université de Mons et le fait qu'il ait aperçu dans une rue de Mons, quelques jours après avoir lu cette revue, quelqu'un qu'il a alors identifié comme étant Robick, sont à l'origine de ce qu'il tient pour “une parfaite révélation”. Depuis lors, les Cités Obscures ont marqué son travail d'architecte et tout spécialement de designer: ses travaux les plus connus sont une chaise dont l'inspiration lui est venue du cube d'Urbicande et un assortiment de vaisselle à dîner décorée de motifs extraits de la série.

Parallèlement à son activité d'architecte, Siza s'est consacré à une singulière recherche théorique sur les possibles lieux de passage existant au Portugal et menant aux Cités Obscures, suivant en cela les théories du Prof Tom O'Guen trouvées dans le fameux exemplaire des Annales de Mons.

1)
SCHUITEN et PEETERS, L'Archiviste, Casterman, Paris, 1987.
2)
Tom O'GUEN, “De la controverse physico-psychique à la problématique des interfaces spatio-temporels entre mondes distincts”, Annales de la Chaire d'Urbicandologie, Vol. 7, nº 7, s.d., pp. 49 à 57.
3)
ur la vie et l'oeuvre d'Augustin DESOMBRES, on peut lire Le Musée A. Desombres, Catalogue raisonné (Buch & Stemer, Amsterdam-Paris) et l'article de Vítor Serrão, “Augustin Desombres: a reavaliação de um pintor obscuro”, Monumentos, nº 8 (Février 1998), Lisbonne, DGEMN, pp. 18 à 32.
4)
Tom O'GUEN, op. cit., p. 56.
5)
Jorge DA COSTA, O Segredo do Museu da Ciência de Coimbra, Edições MC, Póvoa de Varzim, 1979, pp. 48 à 52.