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Benoît Peeters, voyageur intercités

Benoit Peteers, chez lui à Paris, le 11 octobre. (Aglaé Bory/Libération)


Si votre maison était en feu et que vous ne pouviez emporter qu’un seul objet, que prendriez-vous ? Cette question bien connue, Benoît Peeters, 65 ans, n’a pas eu le luxe d’y répondre. Le 1er avril 2016, son appartement parisien est soufflé par une explosion au gaz. Tout ce qu’il contenait d’ouvrages, manuscrits, dessins originaux – dont un Hergé – accumulés depuis des décennies par cette figure de la bande dessinée franco-belge, sont anéantis en un instant. Benoît Peeters, lui, n’est heureusement pas présent, sorti de chez lui pour une réunion avec son comparse de toujours, le dessinateur François Schuiten. «Si je ne m’y étais pas rendu, je serais sans doute mort», constate-t-il avec flegme. Il dit aussi «ne pas avoir vécu cette destruction comme une tragédie, peut-être aussi parce qu’il n’y a pas eu de blessés graves» et préfère parler d’«un événement, une aventure, quelque chose d’un peu insolite».

Quelque chose qui pourrait ressembler à une histoire signée Benoît Peeters, tant on y retrouve des motifs qui lui sont familiers. Une péripétie urbaine fantastique, nourrie d’artefacts et de textes perdus, qui questionne en miroir l’avenir et le souvenir. «Après coup, j’ai regretté certaines choses, reprend Peeters. Par exemple, j’avais deux gros cahiers rouges chinois dans lesquels je prenais des notes, des petits bouts d’idées. J’avais noté en en-tête : «Ces cahiers sont mon bien le plus précieux, mais précieux pour moi seul, sans doute.» Je pensais qu’ils étaient à Bruxelles, mais ils se trouvaient dans l’appartement à Paris. Je ne me souviens plus de ce qu’il y avait dedans, mais parce qu’ils ont disparu, je les idéalise.» Ce pourrait être le début d’un album des Cités obscures, l’univers qu’il élabore avec François Schuiten depuis près de quarante ans. L’intrigue se développerait entre Pâhry et Brüsel, les cités imaginaires qui font écho aux deux capitales entre lesquelles Benoît Peeters pendule depuis sa naissance.

Son dernier ouvrage, Bruxelles, un rêve capital, est consacré à la cité dans laquelle il a le plus vécu, «une ville un peu vite jugée parce qu’elle ne se donne pas d’emblée». Lui l’a rejointe pour la première fois à l’âge de 2 ans, suivant avec toute la famille un père qui fit partie de la première cohorte de fonctionnaires européens. Il y passe toute son enfance, entre grande exigence scolaire – «pour mes parents, être troisième à l’école européenne ce n’était pas assez bien» – et passion dévorante pour la BD. Envoyé dans un collège «catho et non mixte» pour qu’il se consacre plus à ses leçons qu’aux illustrés, il y rencontre Schuiten avec qui… il crée un journal dessiné. «On s’est tout de suite entendus, se rappelle François Schuiten. Et on travaille de la même façon qu’on le faisait à 12 ans, comme deux garnements. Avec Benoît, il y a toujours un côté ludique, une part d’enfance, un échange.»

«J’ai une très grande difficulté à établir une coupure entre la vie personnelle et la vie professionnelle, le privé et le public, explicite Peeters, qui se prête volontiers à l’exercice de l’auto-analyse. Pour le dire autrement : pratiquement toutes les personnes dont j’ai été très proche, on a travaillé ensemble.» Avec la conversation comme méthode première de création. «Benoît est très doué pour collaborer, avec lui ça se passe en synergie», abonde l’autrice Aurélia Aurita, qui a mis en images la passion de Peeters pour la cuisine dans Comme un chef. Lui a lancé la carrière de la dessinatrice en publiant Fraise et Chocolat aux Impressions nouvelles. Pour continuer d’animer cette maison qu’il a cofondé en 1985 à Bruxelles, Benoît Peeters fait, trois fois par mois, la navette entre les gares du Nord et du Midi. Certains le disent «bruxellois dans l’âme, de par son côté composite, multifacettes», d’autres «complètement parisien», tendance rive gauche, lui qui vit avec sa compagne, la directrice d’Audiolib Valérie Levy-Soussan, à deux pas du jardin du Luxembourg. La vérité est évidemment multiple, à l’image des fonctions qu’il occupe. Car Benoît Peeters n’est pas seulement scénariste et éditeur, il est aussi romancier, essayiste, biographe ou documentariste. Et quand il n’est pas attelé à concevoir une exposition, il est peut-être en train de donner un cours au Collège de France.

«Parfois, les gens ne savent plus à qui ils parlent : est-ce au documentariste, à l’auteur, l’éditeur ?» s’amuse son ami Benoît Mouchart, directeur éditorial chez Casterman. Comme sur les cases d’une marelle, Peeters saute entre les disciplines et les centres d’intérêt, depuis une thèse de sémiologie autour des Bijoux de la Castafiore, élaborée sous la direction de Roland Barthes, jusqu’à une biographie du chef cuisinier Michel Guérard. Un kaléidoscope fait homme. «J’ai ce sentiment que tout ce que j’ai fait est profondément cohérent, puisque c’est l’ensemble de mes goûts et que j’aime en même temps Hergé et Derrida, Paul Valéry et Agatha Christie, résume Benoît Peeters. Chacun de nous est fait de cette multiplicité mais moi je l’ai rendue publique.» «Ses multiples casquettes lui donnent une capacité de compréhension fine du milieu de l’édition», reprend Benoît Mouchart. De quoi l’amener à présider les états généraux de la bande dessinée en 2015, censés trouver des pistes pour la santé économique des auteurs. Et quand on lui demande ce qu’il aurait fait dans une autre vie, ce n’est ni l’urbanisme ni la cuisine qui viennent à l’esprit de ce père de deux grands enfants, mais la politique. «Face à ce qui se profile et à la bassesse du débat, on ne pourra pas en rester à des combats catégoriels», justifie-t-il, tout en se désolant du morcellement de la gauche. «Mélenchon est quelqu’un que j’admire beaucoup et pour qui j’ai une grande sympathie, mais qui s’oriente vers la candidature de trop. C’est une déception. Ne parlons pas d’Hidalgo, j’espère qu’elle se rangera derrière Jadot, même si ce n’est pas tout à fait l’écologie que je souhaite…»

Ce n’est pas en tribun que l’on imagine Benoît Peeters, plutôt en stratège d’antichambre, lui qui est capable de deviser longuement sur le mille-feuille administratif du Grand Paris et la nécessité pour la métropole de se réinventer. «C’est quelqu’un qui est beaucoup dans les rouages, qui dissèque les discours, les décisions… Sa formation structuraliste joue là-dedans», estime Benoît Mouchart. François Schuiten ne dit pas autre chose quand il décrit leur travail commun : «J’ai souvent l’impression d’être au fond de la mine – mine de crayon ! – à ne pas savoir où je creuse quand Benoît est en surface avec déjà en tête le plan de toutes les galeries en train d’avancer.» La carte et le territoire, qu’il s’agisse de livres ou de villes, toujours la même histoire.

28 août 1956 Naissance à Paris.

1983 Les Murailles de Samaris, début du cycle des Cités obscures.

1er avril 2016 Destruction de son appartement parisien.

20 octobre 2021 Bruxelles, un rêve capital.

Original article by Louis Moulin, published at November 11, 2021.
Read the original publication at Libération