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Schuiten et Peeters : lettre à Bruxelles, la survivante

Un coup de cœur du Carnet

Quand l’hommage à une ville jaillit de l’imaginaire, de la sensibilité d’un duo de créateurs ayant marqué le neuvième art de leur empreinte, l’enchantement est au rendez-vous. Dans le somptueux ouvrage Bruxelles. Un rêve capital, François Schuiten et Benoît Peeters opèrent un glissando de Brüsel des Cités obscures à la capitale Bruxelles approchée sous la forme d’une balade architecturale, historique et onirique. Au fil d’une promenade résolument subjective, les auteurs nous entraînent dans un récit construit sur des portraits de lieux (la Grand-Place, le Palais de Justice, la Porte de Hal, le Palais Stoclet, le Musée Wiertz, la Maison Autrique…), de personnages (les architectes Joseph Poelaert, Victor Horta, Henry Van de Velde, l’archiviste Paul Otlet et son Mundaneum…) et d’événements (ponctuels et irréversibles : le voûtement de la Senne, la Jonction Nord-Midi, choix de Bruxelles comme capitale de l’Europe…).

Attentifs au patrimoine culturel et au patrimoine naturel, ils auscultent, écoutent, traduisent l’âme des pierres, des monuments mais aussi l’âme des jardins, du Bois de la Cambre, de la Forêt de Soignes. En dépit d’une ville blessée, saignée à blanc, victime d’une bruxellisation qui, loin de se réduire une pathologie du passé, prend d’autres visages actuellement (dont celui de la gentrification galopante), l’album délivre une déclaration d’amour à une survivante, à une ville qui porte en elle les cicatrices de grands travaux inutiles ou de prestige, qui arbore sur son corps violenté les traces des bulldozers, des démolitions (planification d’une cité administrative, destruction à répétition des chefs d’œuvre de l’Art Nouveau, des bâtiments de Victor Horta dont, crime de lèse-majesté absolu, la démolition de la Maison du Peuple, casse sociale et architecturale lors de la construction du palais de Justice, de l’implantation du Moloch des Institutions Européennes, etc). Résistant aux assauts des armées, des promoteurs, des institutions, du vandalisme étatique, de la pieuvre des bureaux, Bruxelles est une ville-phénix, bigarrée, non centralisée.

C’est ce corps urbain à la fois agressé et glorieux, mutilé et vivant, ce devenir d’une ville défigurée que l’album nous donne à voir et à sentir. Aux côtés de la splendeur hypnotique des dessins de François Schuiten et des textes passionnés et critiques de Benoît Peeters, les plumes de Camille Lemonnier, Nerval, Théophile Gautier, Verlaine… figurent dans des extraits consacrés à des monuments et à leurs concepteurs. Le charme et la beauté visible ou secrète de certains lieux marqués par une multiplicité d’influences architecturales, par un métissage des populations sont évoqués selon une description analytique. Le choix de partir de morceaux d’histoire, de moments-clés connectés à des lieux (bombardement de la Grand-Place par les Français en 1695, indépendance de la Belgique en 1830, colonisation du Congo, grands travaux sous Léopold II…) et de privilégier des bâtiments, des entités architecturales nous donne une perception analytique, discontinue d’un tout.

À l’inverse de la méthodologie structuraliste, les éléments de l’ensemble priment ici sur les relations. Le tissu urbain et social est appréhendé sous l’angle d’un prélèvement onirique d’entités discrètes que l’œil du lecteur reconstituera dans le continu. C’est à ce dernier qu’il revient d’apporter le liant, le point de vue synthétique. La grande force et la singularité de l’ouvrage viennent de ce dialogue dans lequel le lecteur est embarqué : c’est dans son esprit que se font les connexions géographiques, topologiques et mentales, c’est à lui qu’il incombe de générer un motif cher aux auteurs, celui du réseau qui reliera les îlots. Perçue sous le prisme d’une projection de sentiments subjectifs, intimes, le Bruxelles de Schuiten et Peeters est à voir et à vivre même si le voir n’est pas transitif au vivre, même si, en raison de la rage de destruction dont notre capitale est victime, les deux sont séparés.

Les lieux sont hantés par les fantômes qui y vécurent, sont traversés par la mémoire (ou l’amnésie) des luttes, par les morts sur les barricades, par le sang des esclaves congolais, par les cris des populations précaires, modestes qui n’ont cessé d’être expulsées, expropriées. L’ouvrage Bruxelles rend hommage à ces spectres, font remonter dans le présent les ombres assassinées dans le passé. Lumières surréelles, voile fantastique qui enrobe les rues, sensation d’une ville inhabitée, en perpétuel sursis, figures humaines qui se lèvent dans la pierre… la ville devient une femme qui s’allonge, se redresse, s’échappe, fuit dans le mystère, une ville où le chaos architectural, les ruptures de ton, les saccages le disputent à la préservation d’une beauté résiliente. Au travers des dessins de Schuiten, Bruxelles semble sortir des eaux, de la Senne, surgir d’un rêve, germant des songes des deux complices qui nous permettent d’assister à la genèse, à la naissance perpétuelle d’un organisme minéral et végétal.

L’ombre de Brüsel plane sur Bruxelles : dans cette lettre adressée à la capitale, à ses habitants passés, présents, à venir, à ses créatures irréelles, l’imaginaire des auteurs se porte à la rencontre des dessous d’une ville, dressant une scène où s’affrontent ses créateurs et ses destructeurs, la pulsion de mort des urbicidaires et la vitalité des amoureux des cités habitées par le « génie des lieux ».

Véronique Bergen

Original article by Véronique Bergen, published at November 7,2021.
Read the original publication at Le Carnet et les Instants