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"On est là pour bousculer l’armée française"

Une Red Team d’auteurs de science-fiction alimente en scénarios catastrophe l’armée française. Notre compatriote François Schuiten fait partie de cette force spéciale chargée de dynamiter l’imaginaire et soumettre le futur aux pires crash tests. Afin d’y préparer les militaires.

Depuis fin 2019, l’armée française s’est dotée d’un commando d’un nouveau type. Une Red Team forte d’une dizaine d’auteurs de science-fiction. Leur mission: «élaborer des scénarios crédibles offrant une vision prospective permettant à la Défense française d’anticiper les risques technologiques, économiques, sociétaux et environnementaux, sources potentielles de conflits à l’horizon 2030-2060». François Schuiten s’implique dans ce think tank inédit ouvrant les vannes de l’imaginaire pour envisager l’avenir en pire. L’auteur des «Cités obscures» met son grain de sel dans les scénarios tout en créant leur univers visuel. Tenu au «secret défense», il lève néanmoins un coin du voile sur la réalité de ce labo créatif et l’alchimie inédite entre artistes et militaires.

Copyright Olivier Polet


À quoi sert une telle Red Team?

À imaginer collectivement le futur en élaborant des hypothèses de ce que pourrait être le monde en 2030-2060. La Défense française voit dans cet exercice d’anticipation une manière innovante de se préparer au pire et d’y trouver parades et solutions. L’armée nous fournit infos, documentations, experts pour nourrir nos scénarios basées sur de multiples paramètres: catastrophes climatiques, migrations, croissance démographique, géostratégie du futur… Nous produisons environ deux scénarios par an basés sur des options assez radicales et pessimistes. Certains aspects se réaliseront, d’autres pas.

Concrètement, cela donne quoi?

Par exemple le scénario «P-Nation», consultable sur le site redteamdefense.org, part de l’idée que le changement climatique provoque l’immersion, totale ou partielle, de zones en Europe qui deviendraient des espaces de non-droits où migreraient des communautés plutôt anti-système. Des groupes rebelles refusant leur «puçage» par les États ou en rupture avec d’autres évolutions sociétales, créeraient des villes-nénuphars, flottantes, furtives et facilement modulables. Ces «Nouveaux pirates » s’emploieraient à nuire aux valeurs, lois et intérêts d’un pays comme la France. La Terre a toujours connu des pirates, mais nous allons plus loin car les nôtres sont inventifs, très sophistiqués et jonglent avec des technologies mixant drones, armes et intelligence informatique poussée. L’armée actuelle serait totalement démunie face à un tel ennemi agile et diffus.

Les militaires ne sont-ils pas capables d’imaginer cela eux-mêmes?

Certes, ils ont des spécialistes. Mais ceux-ci n’ont pas la liberté de l’imaginaire que possède notre Red Team. Nos hypothèses les étonnent, les questionnent, les bousculent, les effraient. Notre taf n’est pas d’imaginer comment faire la guerre mais d’anticiper des situations susceptibles de mettre en difficulté une nation. Nous sommes des éclaireurs envoyés vers le futur pour détecter des failles que les militaires n’auraient jamais anticipées sans nous. Cette démarche les force à se repenser, et nous, à secouer notre créativité .

Dans les limites de la crédibilité…

Exactement! Pour la garantir, l’armée nous donne accès à la crème des spécialistes du nucléaire, des radars, du climat, des technologies, de l’armement… Ces experts apportent de quoi nourrir nos hypothèses mais aussi de les valider, amender ou disqualifier. Notre Red Team a des réunions régulières avec une Blue Team composée de militaires chargés de challenger nos pistes et hypothèses. Ce dialogue critique muscle notre imaginaire et notre capacité à concevoir des récits en béton. La seule chose que la Défense française attend de nous est que nos scénarios viennent élargir leur espace de prospective et soient des révélateurs d’éléments, de dimensions qu’ils ne perçoivent pas ou sont incapables de profiler en une vision globale. À eux, d’injecter notre apport dans l’éventail des possibles qu’ils ont pour mission d’envisager.

Certains jugent contrenature cette alliance artistes-militaires. Que leur répondez-vous?

Ah oui, le fameux «qu’allez-vous faire dans cette galère?» Je n’ai jamais été un va-t-en-guerre et je cultive des valeurs pacifistes. Mais cela ne signifie pas qu’il faille être naïf et penser que la bienveillance guidera le monde de demain… La Red Team n’est pas là pour imaginer les armes du futur, ce que je refuserais. Par contre, identifier les changements porteurs de danger pour notre humanité et la démocratie, oui! Ce qui a achevé de me convaincre de participer à cette expérience, c’est qu’elle est encadrée par un comité d’éthique de l’Université Paris Sciences et Lettres (PSL). La Red Team est une ambition rare, un levier de dépassement et de dialogue entre les compétences et les regards.

La noirceur domine les scénarios de la Red Team. L’optimisme n’a pas d’avenir?

J’ai une métaphore parfaite à opposer à cette critique. Vous avez le choix entre la plus belle des voitures mais qui n’a pas été testée dans des conditions difficiles ou une voiture, certes moins jolie, mais qui a passé avec succès tous les crash-tests possibles. Laquelle choisirez-vous? Sûrement la seconde, car tout a été pensé pour que le pire, s’il advient, ait le moins d’effets néfastes sur vous et vos proches. Les scénarios Red Team c’est la même chose. L’armée française nous a recruté comme artisans d’imaginaire pour que nos hypothèses du pire leur servent de crash-test du futur. Dans ce cas, une vision dystopique est tout aussi, si pas plus, nécessaire que l’utopie.

Qu’advient-il des scénarios une fois livrés?

Tous servent en priorité à l’armée pour nourrir sa réflexion prospective en interne. Certains sont rendus publics. D’autres resteront «secret défense». Il se peut aussi que certains de nos scénarios deviennent un jour des films, séries ou livres.

Original article by Fernand Letist, published at February 5, 2021.
Read the original publication at L'Echo