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Lindon Le Resistant: Quelques Souvenirs

Lindon le résistant : Quelques souvenirs, entretien de Benoît Peeters avec Laurent Demoulin

Benoît Peeters par M-F Plissart

Benoît Peeters (écrivain, directeur des Impressions Nouvelles) et Laurent Demoulin (auteur du tout récent Robinson chez Gallimard) se sont livrés à un brillant et plaisant exercice : un grand entretien à deux, autour des éditions de Minuit et de Jérôme Lindon, que Diacritik, via Jacques Dubois, a le bonheur de publier, en deux parties.

Un lecteur avide

Laurent Demoulin : Dans « Vingt-cinq ans après », la préface de la réédition aux Impressions nouvelles de votre roman Omnibus, paru initialement aux Éditions de Minuit en 1976, vous évoquez votre jeunesse et votre passion pour cette maison d’édition. Il est frappant de voir le genre de livres que vous lisiez alors, et cela en grande quantité. Est-ce un fait d’époque ou un trait personnel ?

Benoît Peeters : Je n’étais pas le seul lecteur assidu parmi mes camarades, mais nous devions tout de même représenter une très petite minorité. J’étais déjà un grand lecteur durant mon enfance. Et, comme beaucoup d’enfants passionnés par les livres, je songeais vaguement que « j’écrirais » quand je serais grand, même si je ne savais pas tout à fait ce que cela signifiait. Vers 13 ou 14 ans, je me suis mis à lire beaucoup de littérature, même si j’étais dans un collège à Bruxelles, Don Bosco, qui n’encourageait pas particulièrement la lecture. Juste avant mes 16 ans, je me suis préparé à entrer au lycée français de Bruxelles, passant d’un système éducatif à un autre. Les programmes étaient assez différents, et il fallait réussir un examen pour être admis. Je me suis fait une montagne du niveau que les autres élèves devaient avoir en français et, pendant l’été qui a précédé l’examen, j’ai lu énormément. Tant et si bien que je suis entré en classe de seconde avec un bagage littéraire plus important que mes camarades ; leur niveau ne correspondait pas à mes fantasmes.

Le lycée français de Bruxelles stimulait-il plus la lecture que le collège Don Bosco ?

Oui. Le lycée possédait une très belle bibliothèque, qui a peut-être été désherbée depuis, comme on dit de manière sinistre. Et le bibliothécaire de l’époque, qui se nommait Joseph-Pierre Clairet, était aussi poète ; pas un grand poète mais un fin lettré qui avait publié quelques recueils. Je lisais à un tel rythme qu’il s’est mis à puiser dans la réserve en me disant : « Tu dois lire ça… Tu n’as pas lu Valéry, il faut le lire. Et Gide bien sûr. Et Breton. Et Artaud. » Cela m’enchantait.

Ce bibliothécaire vous proposait des œuvres modernes

Oui, modernes pour l’époque. Il n’était pas freiné par les contraintes morales. Seule la qualité littéraire comptait à ses yeux. Puis j’ai eu, en classe de première, à 16 ans, un excellent professeur de français, assez âgé, qui nous faisait étudier Racine et Diderot, mais parlait aussi de Julien Gracq et du Nouveau Roman.

En 1972, le Nouveau Roman était déjà enseigné dans les classes ?

Oui, c’était plus ou moins au programme. Il était question du théâtre de l’absurde, de Beckett et du Nouveau Roman dans sa version la plus accessible, c’est-à-dire de La Modification de Butor, de Moderato cantabile de Duras et des Gommes de Robbe-Grillet… Ces romans dataient des années 1950, mais leurs auteurs étaient encore assez jeunes. Je les ai lus cette année-là. Et j’ai surtout été passionné par Pour un nouveau roman de Robbe-Grillet, paru en poche dans la collection Idées-Gallimard. J’ai lu aussi avec intérêt quelques essais de Butor et de Sarraute et quelques textes de Barthes.

Il est rare aujourd’hui qu’un adolescent lise spontanément des essais littéraires. J’en reviens à ma question initiale : n’est-ce pas tout de même un trait d’époque ?

Sans doute. Mais les autres élèves ne lisaient pas ce genre d’essais. J’étais considéré comme un farfelu… Par ailleurs, j’étais à cette époque extrêmement cinéphile. Je me rendais au Musée du Cinéma, dont les places étaient très bon marché. L’année de mes 16 ans, j’ai vu pratiquement tout Godard, tout Antonioni, tout Pasolini, ainsi que des films expérimentaux qui participaient au « Prix de l’Âge d’or ». Pour moi, Robbe-Grillet, Pasolini et Godard participaient à un même mouvement, à une même excitation. Je vivais à Bruxelles avec le fantasme de Paris. J’imaginais sans doute qu’à Paris tous les jeunes gens regardaient ces films et lisaient ces livres.

Mais les livres que vous lisiez alors ne vous semblaient pas trop difficiles à comprendre ?

Parfois, je m’ennuyais. Souvent, je ne comprenais pas grand chose, mais j’avais quand même l’impression que cela valait le coup de les lire, qu’il y avait toujours une lueur, quelque chose d’étonnant qui ouvrait des perspectives… J’avais une très bonne tolérance à ce que je ne comprenais pas, en littérature comme au cinéma. Quand je lisais, je me satisfaisais de ce que je comprenais sans accuser le livre d’être abscons… Si un livre me semblait très difficile, je me disais : « C’est moi qui n’ai pas assez lu, je ne suis pas assez préparé. »

Jérôme Lindon et Samuel Beckett (DR)

Vous avez donc lu, très jeune, beaucoup de livres publiés aux Éditions de Minuit ?

Je lisais des œuvres du Nouveau Roman, mais je n’identifiais pas vraiment les Éditions de Minuit. Je ne voyais pas la couverture « Minuit », sauf sans doute pour En attendant Godot de Beckett, car j’achetais des éditions de poche. C’était en effet l’époque où Jérôme Lindon avait cédé les droits de plusieurs de ses livres à des collections de poche. Des romans déjà anciens comme Les Gommes et Dans le labyrinthe étaient réédités en 10-18, et certains romans existaient en Folio. Je me souviens d’avoir acheté Le Voyeur de Robbe-Grillet et Histoire de Claude Simon, l’un et l’autre en Folio. C’est leur prix modique qui m’avait conduit à les choisir. Entrer dans l’œuvre de Simon par Histoire n’était pas une bonne idée : le roman m’a intéressé, mais pas réellement passionné. En revanche, j’ai eu un rapport très conflictuel avec Le Voyeur. Je trouvais ce roman vraiment bizarre. Autant j’avais adhéré à Dans le labyrinthe et aux Gommes, autant le texte du Voyeur me résistait. Juste après avoir lu ce livre dans un mélange de fascination et d’agacement, j’ai écrit un petit pastiche.

Un pastiche ? Parce que vous n’étiez pas content du livre ? La démarche est singulière.

J’étais à la fois mécontent et passionné : je sentais qu’il s’agissait d’un livre très important, mais qui m’échappait…

Donc vous devez y revenir par le biais du pastiche ?

Oui, comme si je voulais percer son secret…

Mais, si vous parvenez à écrire un pastiche, c’est que le livre ne vous échappe pas tant que cela ? Le pastiche demande une maîtrise.

Ce n’était peut-être pas un pastiche de Robbe-Grillet, mais de ma manière de me représenter Le Voyeur. J’ai pastiché ce que je croyais être le projet de ce roman, c’est-à-dire une description affolée. J’étais, à ce moment-là, dans une maison de vacances et j’ai entrepris de décrire la pièce où j’avais lu le livre, méthodiquement, selon ce que j’avais compris du projet de Robbe-Grillet. Aujourd’hui, nous savons que Le Voyeur joue constamment entre l’explicite et l’implicite, entre le texte et le sous-texte, entre la description apparemment objective et la puissance fantasmatique… Mais ce n’est pas ce qui m’a frappé à ma première lecture.

En un sens, votre première lecture correspondait à celle de Barthes dans ses célèbres articles « Littérature objective » (1954) et « Littérature littérale » (1955) ?

On pourrait dire ça… Au fond, sans avoir lu ces articles, j’étais plus dans la lecture barthésienne que dans la lecture blanchotienne. Je crois aujourd’hui que l’article de Blanchot sur Le Voyeur (repris dans le Livre à venir) propose une lecture plus perspicace que celle de Barthes, mais je n’étais pas alors en mesure de le comprendre… En 1972, j’ai donc écrit ce pastiche, en même temps que quelques autres textes plus romanesques. La même année, je me suis mis à fréquenter assidûment la librairie Corman, alors la plus riche de Bruxelles ; elle était située rue Ravenstein, juste en face du Palais des Beaux-Arts.

La revue Minuit, premiers numéros

La revue Minuit

Quel genre de librairie était-ce ?

C’était une grande librairie, assez vieillotte, avec de très hautes étagères accessibles avec une échelle. J’y ai déniché des Faulkner et des Queneau en première édition, tout poussiéreux mais dont les prix n’avaient jamais été augmentés. Au rez-de-chaussée de Corman, non loin de la caisse, un tourniquet présentait des revues littéraires. J’ai été frappé par le premier numéro d’une revue appelée Minuit. Je l’ai feuilleté avec attention : il y avait en couverture un dessin un peu étrange (j’ai su plus tard qu’il était de Michel Longuet) et à l’intérieur plusieurs textes qui ne l’étaient pas moins, dont l’un de Beckett. Même si la revue était bon marché, je ne l’ai pas achetée tout de suite. Je sentais qu’elle était trop difficile pour moi, mais j’ai continué à la parcourir avec attention… Puis, à partir du numéro 10 (en septembre 1974), j’ai commencé à l’acheter méthodiquement. Cette revue a été fondatrice pour moi, presque autant que les livres publiés par Minuit. L’initiative de Jérôme Lindon à cet égard était formidable. Il a conçu la revue comme une passerelle entre le monde des écrivains installés et les jeunes auteurs. Il y publiait des inédits des grands écrivains de Minuit ainsi que de nouveaux auteurs, dont il aurait été prématuré de publier un livre.

Revue Minuit, sommaire du n°1

Votre objectif était déjà de publier dans la revue Minuit ?

Pas encore, non… Entretemps, ma famille était rentrée en France. Pendant l’année de terminale, je me suis surtout passionné pour la philosophie grâce à un professeur extraordinaire que nous avions 9 heures par semaine. Puis je suis entré au lycée Louis-le-Grand pour préparer le concours de Normale Sup. C’est pendant cette année d’hypokhâgne, à 18 ans, que je me suis à lire fiévreusement le Nouveau Roman et ce qui l’entourait, la modernité philosophique et psychanalytique, Barthes, Lacan, Foucault, Althusser… Je ne me suis pas préparé sérieusement au concours, mais j’ai été ébloui par certains de mes camarades, particulièrement par Jean-Christophe Cambier, qui est toujours un ami et qui a publié plusieurs livres aux Impressions Nouvelles. Il était très en avance sur moi dans ses lectures : il avait par exemple lu intégralement La Recherche du temps perdu à 14 ans. Avant les vacances de Pâques de cette année-là, il m’a dit : « Michel Serres va publier un ouvrage sur Zola ; pour bien l’apprécier, il faut que je relise Les Rougon-Macquart. » Et il est revenu des vacances de Pâques en disant qu’il avait relu l’ensemble… Peut-être avait-il un peu exagéré. Ce qui est sûr, c’est qu’il lisait énormément, les classiques mais surtout les modernes. En outre, il avait participé, l’été précédent, au colloque Claude Simon de Cerisy-la-Salle, colloque qui allait être publié en 10/18. Il avait donc un immense prestige à mes yeux…

Il avait suivi un colloque de Cerisy à 18 ans ? Il n’avait même pas 18 ans et il connaissait Claude Simon… Je me suis dit : « C’est terrible, je suis épouvantablement en retard, je suis un horrible provincial. » Pendant toute cette année d’hypokhâgne, Jean-Christophe m’a prêté ses livres. J’essayais d’en lire un par jour. Le Nouveau Roman m’enthousiasmait : j’ai lu méthodiquement Beckett, Robbe-Grillet, Simon, Pinget, Duras, Sarraute, Ollier, Ricardou, puis les auteurs de « Tel Quel » mais de façon moins systématique. En janvier 1975, j’avais déjà lu de larges pans du catalogue des éditions Minuit et des autres collections modernistes.

J’ai alors entrepris la rédaction d’un texte – en partie pendant les cours qui m’ennuyaient mais aussi dans ma petite chambre d’étudiant, le soir. C’est un texte très marqué par mes lectures : un peu du Sollers de H et beaucoup de Nouveau Roman, pimenté par les ouvrages théoriques de Ricardou. Le texte par ailleurs est assez cru, comme beaucoup de ce qui paraissait dans la revue Minuit : le sexe et le texte – pour reprendre les mots du temps – s’y mêlent indissociablement.

Comment s’intitule ce texte ?

Son titre était « Puissances » et son sous-titre « Ça pastiche ». Le « Ça » venait des premières lignes de L’Anti-Œdipe de Deleuze-Guattari, un livre que je n’avais pourtant pas lu sérieusement…

Il s’agissait donc de nouveau d’un pastiche ?

Oui, d’un pastiche du Nouveau Roman. Je reproduisais cette écriture en l’accélérant. Je jouais avec ces codes sans pour autant m’en moquer.

Le pastiche implique une sorte de distance, tout de même. Cela semble contradictoire avec l’adhésion du lecteur passionné que vous étiez.

Non, car j’avais une grande admiration pour les pastiches de Proust. J’avais été frappé par l’idée que le pastiche pouvait avoir une vertu cathartique. J’étais un jeune homme à la fois immature et cultivé.

Tout de même, je suis étonné par cette pratique du pastiche chez un jeune passionné. Un jeune homme naïf se serait pris pour Sollers ou pour Robbe-Grillet, ou il se serait cru capable de les dépasser, en les imitant sans savoir qu’il les imite. Le pastiche est une pratique plus réflexive que la simple écriture sous influence.

Je sentais que je venais après, que j’appartenais à une autre génération que celle du Nouveau Roman et de Tel Quel. J’ai donc introduit une dimension ludique et parodique dans un texte en partie autobiographique, écrit dans l’élan de mes lectures. Avant ça, j’avais déjà pas mal écrit, notamment des poèmes comme beaucoup d’adolescents…

Et le pastiche du Voyeur…

En classe de seconde, à 16 ans, j’avais écrit aussi un petit roman de 80 pages influencé par Manhattan Transfer de Dos Passos, et plus encore par le Sartre du Sursis, lui-même influencé par Dos Passos. Mais il s’agissait d’une sorte d’exercice ; le texte est d’ailleurs resté à l’état de manuscrit. J’avais réalisé aussi un petit film, avec les moyens du bord. Cette énergie créative inquiétait un peu mes parents. Ils pensaient que j’étais capable de faire de bonnes études et que je me dispersais.

Pourquoi ne cherchiez-vous pas à publier ces textes ?

J’étais conscient de mes limites ; j’attendais d’avoir écrit quelque chose qui en vaille la peine avant de le montrer.

Mais quand, vers 18 ans, vous avez terminé « Puissances. Ça pastiche », vous aviez l’intention de le publier dans la revue Minuit ?

Je l’ai d’abord fait lire à mon ami Jean-Christophe. Celui-ci m’a dit : « C’est bien. » Il a ajouté une réserve qui m’est restée un peu énigmatique : « Il y aurait des choses à dire sur le plan de l’ironie métatextuelle. » Il était sans doute un peu vexé de me voir boucler un texte avant lui : l’ordre des choses aurait voulu qu’il soit le premier à publier. Alors, avec un certain culot, j’ai envoyé mon texte à Robbe-Grillet, en évoquant la revue Minuit…

Pourquoi Robbe-Grillet ? La revue Minuit indiquait qu’il en était le rédacteur en chef officiel ?

Non, c’était simplement la figure que j’admirais le plus. Et je savais qu’il était conseiller littéraire chez Minuit. Mais j’ai envoyé également mon texte à Barthes et à Sollers. Barthes m’a répondu très gentiment, en tant que lecteur bienveillant. Sollers m’a écrit près d’un an plus tard, plusieurs mois après la publication dans le n° 15 de la revue Minuit.

Vous l’avez envoyé à Sollers parce que vous visiez une publication dans Tel Quel ?

J’avais vaguement rêvé de Tel Quel, revue prestigieuse à mes yeux, mais qui me semblait plus difficile d’accès pour un jeune auteur. Il s’agissait d’un petit groupe impressionnant, assez fermé et très politisé, alors que Minuit était une revue pour les jeunes écrivains, à la façon de la revue de Cayrol, Écrire, dans les années 1950 au Seuil. Et je n’avais pas songé à d’autres lieux de publication. À ce propos, des années plus tard, à un festival littéraire, je me suis trouvé à table à côté d’Antoine Gallimard. Il m’avait entendu dans un débat et m’a dit, très étonné : « En somme, vous aviez plus envie d’être chez Minuit que chez Gallimard ? » J’ai répondu : « Oui, à l’époque, Minuit était non seulement mon premier choix mais presque le seul. » Il était stupéfait de cette perte de centralité de Gallimard dans le chef d’un adolescent passionné de littéraire… Et, en effet, cela ne me serait jamais venu à l’idée d’adresser le texte à la nrf !

Et Robbe-Grillet vous a-t-il répondu ?

Oui… Mais auparavant j’ai reçu, deux jours après l’envoi, une lettre de Jérôme Lindon. Une lettre très courte : « Monsieur, votre texte m’a intéressé. Pourrions-nous nous voir pour en parler ? »

Robbe-Grillet avait donc tout de suite transféré votre texte à Lindon ?

Oui. Et Lindon ne me disait rien de plus. Il me demandait juste de l’appeler. Les circonstances de cette prise de rendez-vous sont d’ailleurs assez drôles et situent la relation qui sera la mienne avec Jérôme Lindon. Je lui ai téléphoné aussitôt, depuis une cabine téléphonique. Il m’a demandé : « Vous êtes Parisien ? » « Oui, je suis étudiant », ai-je répondu. « Et qu’est-ce que vous faites maintenant ? » « Je vais avoir un cours entre 4 h et 6 h. » Je l’ai senti presque agacé que je ne puisse pas passer dans le quart d’heure : « Bien, je vous attends vers 6 h 15, rue Bernard-Palissy. » Comme s’il n’avait rien de plus urgent à faire que de recevoir le jeune auteur d’un texte d’une douzaine de pages…

Et que vous a-t-il dit quand il vous a reçu ?

J’avais accompagné mon texte d’une longue lettre. Lindon a commencé par me dire qu’elle l’avait agacé et qu’il avait mis le texte en-dessous de sa pile !

Qu’est-ce qu’il reprochait à votre lettre ?

Il la trouvait trop théorisante. « Un texte n’a pas besoin de mode d’emploi », m’a-t-il dit. Mais il a ajouté qu’après avoir lu mon texte, il avait songé : « Bon, ça vaut quand même la peine de continuer la revue Minuit ! » Car il avait des doutes quant à l’utilité de la revue et mon texte le réconfortait. Un commentaire plus que bienveillant, qui m’a fait rougir.

Je comprends.

Voilà. Tel était Jérôme Lindon : capable de souffler à la fois le chaud et le froid. Il a commencé par critiquer ma lettre, puis il a lancé ce compliment inattendu et un peu démesuré. Il m’a fait ensuite quelques remarques de détails et quelques suggestions de changement. J’en ai accepté certaines et refusé d’autres.

Vous avez osé refuser certaines suggestions ?

Oui. Il n’a pas eu l’air de m’en vouloir. Il m’a déclaré : « Très bien, c’est votre texte. » Il m’a dit qu’il était trop tard pour publier « Puissances » dans le numéro de mai, mais qu’il paraîtrait dans celui de septembre. Nous avons dû discuter pendant une heure et demie. Manifestement, la conversation avec les auteurs, même très jeunes, lui importait beaucoup. J’ai appris par la suite qu’il lui arrivait de recevoir longuement des auteurs qu’il n’avait pas publiés. Ce jour-là, il a découvert avec un visible contentement, un garçon qui connaissait sur le bout des doigts le catalogue des éditions de Minuit. Il faisait des petits coups de sonde : « Pinget ? » Je répondais que j’aimais un peu moins tel roman, puis je commentais l’évolution de cet auteur… Il m’a ensuite interrogé sur des auteurs plus méconnus. Lindon aimait vraiment son catalogue. Il entretenait avec ses livres un lien très affectif : rencontrer un tout jeune homme qui avait un tel amour de sa maison, cela lui faisait manifestement plaisir. Lindon a placé mon texte en tête du numéro de septembre.

Qu’y avait-il d’autre au sommaire du numéro ?

Je me souviens surtout d’une séquence de dessins de Martin Vaughn-James, l’auteur de La Cage, qui deviendrait plus tard un grand ami. J’étais en tout cas très fier, très ému. Quelques mois plus tard, fort de l’acceptation de mon texte par Lindon, je suis allé avec Jean-Christophe et plusieurs autres amis à Cerisy assister au colloque consacré à Robbe-Grillet. Cette décade était dirigée par Jean Ricardou, que j’ai rencontré à cette occasion et avec lequel j’ai développé une excellente relation.

C’est le fameux colloque où Robbe-Grillet, pendant les communications, s’asseyait derrière les orateurs ?

Oui. Le colloque faisait salle comble et l’on y assistait à des joutes théoriques incroyables et à des engueulades homériques. Lors de ce colloque, Robbe-Grillet nous a pris en amitié. Souvent, il nous disait, avant le repas : « Oh, il y a des emmerdeurs, des professeurs qui m’ennuient. Je n’ai pas envie de manger à leur table. Gardez-moi une place parmi vous. » Peut-être se disait-il que nous serions la prochaine génération de critiques, la relève. Peut-être voulait-il montrer qu’il avait la jeunesse avec lui. Nous imaginons aujourd’hui Robbe-Grillet comme une statue du commandeur, mais il n’avait alors que 53 ans : il était nettement plus jeune que je ne le suis aujourd’hui.

Il était cependant en pleine gloire. J’imagine qu’il devait être impressionnant.

La première fois que je l’ai rencontré, avant le colloque en question, chez Minuit, il m’a en effet terrorisé. Il s’amusait d’ailleurs de la situation et se plaisait à me mettre en boîte. Mais, en même temps, il pouvait se monter généreux, bienveillant, drôle et, si j’ose dire, naturel. C’était un homme qui ne faisait pas de manières, il ne jouait pas au grand écrivain (même s’il ne doutait nullement d’en être un). Par exemple, nous l’avions invité à Louis-le-Grand, pendant l’année de khâgne : il est arrivé en taxi, a parlé une bonne heure avec la douzaine d’élèves présents, et est reparti en nous remerciant, alors qu’il avait autre chose à faire. L’année qui a suivi le colloque de Cerisy, au début de 1976, il a publié Topologie d’une cité fantôme. Nous l’avons acheté aussitôt, Jean-Christophe et moi, nous l’avons lu le soir-même et, le lendemain, nous nous sommes rendus chez Minuit sans avoir pris rendez-vous. Il nous a reçus au pied levé et nous lui avons fait part de nos impressions de lecture…

Conversations avec Jérôme Lindon

Robbe-Grillet vous prend sous son aile, mais vous restez en contact avec Jérôme Lindon ?

Absolument, même si notre relation a connu des hauts et des bas… Lindon ne m’a jamais donné l’impression que son temps était compté. J’ai le sentiment que, dès nos premières rencontres, il a joué un rôle de mentor, comme s’il se souciait de ce que j’allais devenir. Il me faisait part de ses réflexions sur le monde du livre, dans toutes ses composantes. Il me parlait du problème des librairies et de l’énorme menace que la Fnac constituait à ses yeux pour la diversité culturelle (la Fnac Montparnasse avait ouvert en 1974). Il tenait sur ces sujets des discours très argumentés, qui m’ont rapidement convaincu. Il m’assurait par ailleurs qu’un écrivain ne devait pas espérer gagner sa vie par ses livres, mais même à cette époque je ne partageais pas son avis sur ce point. Il me parlait aussi de son travail d’éditeur, et me donnait des conseils, comme s’il devinait que le sujet me concernerait concrètement. Il disait par exemple : « Il faut lire les manuscrits le jour où on les reçoit. Ça prend de toute façon le même temps de les lire ce jour-là qu’un ou deux mois après. Et si c’est un très bon manuscrit, comme l’auteur l’a peut-être envoyé à plusieurs éditeurs en même temps, vous risquez de vous le faire souffler si vous traînez… En revanche, si, après deux ou trois pages, un texte ne vous plaît pas, il faut le refuser, ça ne sert à rien d’aller plus loin. Si le ton n’accroche pas le lecteur dès les premiers paragraphes, il est inutile d’insister. » Ou : « Ce n’est pas parce qu’un écrivain a eu un grand succès qu’il faut publier son livre suivant. J’ai refusé de nombreux livres qui ont été publiés ailleurs et ont parfois reçu des prix importants, mais ça m’est tout à fait égal. Tant mieux pour eux s’ils ont eu ces prix. Ce n’est pas pour autant que je devais les publier si je n’étais pas convaincu. »

Il me semble que Lindon publiait rarement des auteurs qui avaient publié dans d’autres maisons auparavant ; Nathalie Sarraute et Claude Simon sont des exceptions.

Vous avez raison. Il a parfois récupéré des écrivains, parce que cela correspondait à la stratégie de Robbe-Grillet au moment de la constitution du Nouveau Roman : aller reprendre des auteurs égarés chez des éditeurs inadéquats, comme Claude Simon ou Robert Pinget. De Nathalie Sarraute, Minuit n’a fait que rééditer Tropismes, mais c’était symboliquement important… Le cas particulier est Duras : Lindon a publié Moderato cantabile, puis elle a fait des allers-retours entre Minuit et Gallimard.

Mais par la suite Lindon a privilégié des auteurs n’ayant jamais publié ailleurs. Vous en parlait-il ?

Un jour, il m’a parlé de son désarroi par rapport à ce qui suivait le Nouveau Roman ou plutôt à ce qui ne suivait pas. Il m’a dit : « Je reçois des textes qui sont de qualité, mais je ne sens pas de mouvement, je ne sens pas de ligne de force, peut-être que ça ne viendra plus… » Quelques années plus tard est arrivée la génération de Jean Echenoz et Jean-Philippe Toussaint. Mais à la fin des années 70 et au début des années 80, il était un peu triste. Il disait : « Tony Duvert, qui est un écrivain remarquable, n’écrit plus. Je n’ai presque plus de contact avec lui. Et Monique Wittig, depuis qu’elle a écrit Le Corps lesbien, ne veut plus faire de littérature. Où est la relève ? »… Nous avons évoqué ensemble beaucoup d’auteurs de Minuit, même éphémères, et il avait toujours des anecdotes à leur propos, parfois assez rosses (sauf pour Samuel Beckett, dont il parlait toujours avec un immense respect). Un jour, je lui ai dit : « Il y a un écrivain qui m’intrigue dans votre catalogue, il a publié deux livres intéressants en 1968 et puis plus rien. C’est Louis Palomb, l’auteur de Correspondance et de Réflexions… Ce ne serait pas vous par hasard ? » Il a rougi. Il a essayé de se rattraper en disant : « Oui, vous savez, il y a des écrivains qui apparaissent et puis qui disparaissent… » Mais j’ai compris que j’avais frappé juste.

D’où vous est venue cette intuition ?

Quelque chose me faisait penser à un éditeur dans le texte. Le narrateur est un écrivain frustré qui se plaint qu’on ne le lise jamais. À force d’être refusé partout, il a préparé un meurtre. En m’écoutant évoquer ces deux livres oubliés, Lindon a dû se dire : « Ce garçon est spécial. Non seulement, il connaît les tréfonds de mon catalogue, mais en plus… »

Je ne savais pas que Lindon avait écrit sous pseudonyme. C’est prouvé depuis lors ?

Jan Baetens a écrit un jour un article sur Louis Palomb. Et Lindon n’a pas démenti. Aujourd’hui, l’information figure sur sa page Wikipédia.

Personne ne l’avait repéré avant vous ?

Apparemment. Sans doute Robbe-Grillet le savait-il, je n’en ai jamais parlé avec lui. Ces deux romans sont réussis, un peu trop marqués par Pinget mais intéressants. Et d’un humour grinçant qui était l’une des facettes de Lindon.

Omnibus

Revenons à votre parcours. Que se passe-t-il après votre première publication dans la revue Minuit ?

Cette première publication m’a donné l’élan nécessaire pour me lancer dans l’écriture d’un roman que je destinais aux éditions de Minuit : Omnibus. Je l’ai écrit l’année suivante, au cours de ma deuxième année universitaire, cette khâgne durant laquelle j’étais supposé préparer sérieusement le concours de Normale Sup. L’écriture d’Omnibus a été assez laborieuse parce qu’elle était très serrée, mine de rien, sous ses airs enjoués. J’y multipliais les jeux littéraires compliqués et retors. À l’époque, j’éprouvais une immense admiration pour Claude Simon. J’étais fasciné par son œuvre et sa personne. J’ai écrit alors ce petit roman qui tient du pastiche, de la biographie et de la parodie.

Et de la prémonition, car vous lui décernez le Prix Nobel avec plusieurs années d’avance.

Oui, il a fallu attendre neuf ans pour que la réalité rejoigne la fiction. Dans Omnibus, je cite de larges fragments du soi-disant discours de réception du prix Nobel ; je pastichais ses références théoriques, reprenais ses exemples favoris. Et pourtant, cela reste avant tout un exercice d’admiration.

Omnibus est centré sur Simon, mais, à certains moments, vous semblez y pasticher aussi Robbe-Grillet…

C’est un pastiche de Simon et, vers la fin, peut-être aussi de Robbe-Grillet. L’histoire de la publication est très curieuse. J’ai envoyé le manuscrit le même jour à Claude Simon et à Jérôme Lindon, à la fin du mois d’août 1976 (je venais d’avoir 20 ans). J’ai reçu aussitôt une lettre de Lindon, me sommant de passer le voir. Il m’a dit : – Écoutez, on a un gros problème. Votre texte m’a beaucoup plu, mais il est impossible à publier, en tout cas chez Minuit. Simon n’acceptera jamais. Vous auriez dû m’en parler avant. C’est vraiment dommage que vous vous soyez donné tout ce mal… – Je l’ai envoyé à Claude Simon en même temps qu’à vous. On verra bien ce qu’il en dit. – Malheureux ! Vous l’avez envoyé à Claude ? À quelle adresse ? – Celle de sa maison de Salses. – Oh là là, ça va déclencher une crise. Le lendemain ou le surlendemain, je reçois une lettre de Claude Simon plus que positive. Dans le courrier qui accompagnait mon manuscrit, je lui avais écrit : « J’espère que vous sentirez l’hommage plutôt que l’irrespect. J’éprouve la plus grande admiration pour vous, mais le roman a pris ce tour un peu enjoué, etc. » Et il me répondait : « Mais comment avez-vous pu imaginer que je pourrais m’opposer à ce texte ? D’accord, je suis vieux, mais tout de même pas sénile… Il faut publier votre roman chez Minuit. » Je rappelle immédiatement Lindon, qui me dit : « Ah, c’est incroyable, sa réaction me surprend, parce qu’on ne peut pas dire que Simon a beaucoup d’humour. Enfin, très bien, on va lui demander une préface, ça attirera l’attention sur votre livre. » Je réponds que ce serait un honneur. Il me dit de lui écrire pour solliciter une préface.

N’était-ce pas plutôt à Lindon de lui faire cette demande ?

Sans doute, mais il voulait que je m’en charge… Toujours est-il qu’une dizaine de jours plus tard est arrivée une préface de 8 ou 10 pages, écrite un peu à la Raymond Queneau, avec une orthographe de fantaisie. C’est comme si Claude Simon voulait échapper à mon pastiche. Dans ces quelques pages, il raconte la manière dont nous nous serions rencontrés au bar de transit de l’aéroport d’Anchorage, en Alaska. Nous y aurions bu un peu trop, d’où les étrangetés de mon récit. C’est un texte parodique, assez bizarre, pas du tout dans la manière grave dont Claude Simon est coutumier. Lindon reçoit le texte en même temps que moi ; il m’appelle et s’exclame : « Vous avez vu cette préface ? C’est catastrophique, c’est épouvantable ! » Je dis : « Non, moi je la trouve très bien et puis, de toute façon, on a demandé une préface à Claude Simon, il a la gentillesse de l’écrire… » Il me répond : « Non, non, c’est impossible. Déjà que Claude Simon n’a jamais eu une bonne orthographe, mais alors là, ça dépasse les bornes. Vous devez refuser ce texte ! » Je dis : « Écoutez, non ! Je la lui ai demandée, il l’a écrite, et j’en suis très content. Si vous n’aimez vraiment pas ce texte, dites-le lui. Mais personnellement, je suis favorable à la publication de cette préface. Et en plus, comme vous l’aviez suggéré, elle attirera l’attention sur le livre d’un inconnu. » Il conclut : « Non, il n’en est pas question, ça lui nuirait considérablement. » Je pense, avec le recul, qu’il avait déjà en tête le prix Nobel et qu’il voyait un risque, pour l’image de Simon, dans ce texte trop bizarre… Bref, Lindon appelle Simon qui ne tarde pas lui raccrocher au nez et commence à prendre Omnibus en grippe. Il ne peut plus s’opposer à la publication, le livre étant déjà en fabrication (les choses pouvaient aller très vite avec Lindon). Du coup, le débat porte sur le texte de quatrième de couverture que j’avais rédigé. Lindon et Simon écrivent une autre quatrième de couverture, assez médiocre et embarrassée, que je suis tenu d’accepter. Quelques jours plus tard, je reçois une lettre désagréable de Claude Simon. Je décide alors d’aller le voir à l’improviste, Place Monge où il vivait la plupart du temps. Il n’y avait pas de code aux immeubles parisiens à l’époque. Je sonne à la porte, il paraît un peu surpris, mais il me fait asseoir et me sert un whisky avant de me dire : « Monsieur, je sais désormais à quoi m’en tenir sur ce livre. Vous avez l’air sympathique, j’espère que vous ferez de bonnes choses dans la vie, mais je suis convaincu que vous n’êtes pas le vrai auteur de ce livre. C’est Robbe-Grillet et Lindon qui vous ont fait endosser la responsabilité de ce texte, mais je vous le dis, ce n’est pas une bonne manière de débuter une carrière littéraire, de servir comme ça de prête-nom. Je ne dis pas que vous n’avez rien écrit, mais je reconnais la main de Robbe-Grillet et Lindon. Il y a des signes qui ne trompent pas. »

À quoi songeait-il ?

J’avais collecté des tas de petites informations et anecdotes qu’il devait croire tout à fait inconnues. Mais aucune, je crois, ne venait de Robbe-Grillet ou de Lindon. Je les avais collectées à gauche et à droite, dans des interviews anciennes, des articles oubliés, des livres où on parlait de lui… Après l’affaire de la préface, mon texte a dû lui donner l’impression d’être beaucoup trop documenté. Il ne sentait plus l’admiration, il ne voyait plus la dimension humoristique.

Il a peut-être pensé que vous étiez trop jeune pour avoir écrit une telle parodie ?

Sans doute. Il s’est donc persuadé qu’il avait été victime d’un complot et que j’avais été utilisé. Robbe-Grillet m’a dit : « Oh, mais vous auriez mieux fait d’écrire un livre de ce genre sur moi ! Moi, je n’aurais rien dit. Avec Simon, ce n’est pas possible. C’est un grand écrivain, mais c’est un personnage très difficile, très raide. Il n’a pas compris. Il est tellement sérieux. »

Le cap du deuxième roman

Laurent Demoulin : Après la parution d’Omnibus, avez-vous continué à publier dans la revue Minuit ?

Benoît Peeters : Oui, j’ai sympathisé avec le fils de Jérôme Lindon, Mathieu, qui avait le même âge que moi. Mathieu avait plus ou moins repris les rênes de la revue et il voulait l’ouvrir à des projets d’une autre nature. J’y ai alors publié un petit ensemble de textes et de photos réalisé avec Marie-Françoise Plissart, notre premier travail commun. Ensuite, j’ai proposé un entretien avec Hergé, projet que Mathieu a salué avec enthousiasme et que Jérôme a plutôt bien pris. Dans cette revue qui accueillait Bourdieu, Deleuze-Guattari, Robbe-Grillet et Duvert, publier Hergé, cela devait l’amuser. Mais nous avons eu un différend à propos des droits d’auteur. Hergé me les avait cédés, mais comme il avait fait des corrections sur épreuves, Lindon m’a dit que je ne toucherais pas de droits à cause des frais que cela avait générés. Il s’agissait d’une toute petite somme, mais j’étais très fauché et je n’ai pas caché mon mécontentement. J’ai écrit à Lindon que je ne comprenais pas son attitude.

Vous aviez du culot !

J’étais jeune et impulsif. J’avais une immense admiration pour Lindon, mais je faisais valoir mes droits. J’y repense parfois avec un mélange d’amusement et de gêne. Je me dis que je n’aurais pas dû taper sur la table, que j’aurais pu me montrer plus habile. Quoi qu’il en soit, Lindon continuait à m’encourager. Je lui avais expliqué que j’écrivais quelque chose de très différent d’Omnibus, une sorte de roman d’énigme, avec une intrigue très serrée. Et je l’entends encore me dire : « Refaites-moi le coup des Gommes et je vous promets un joli succès ! » Mais lorsque je lui ai envoyé le manuscrit de La Bibliothèque de Villers, il s’est déclaré déçu : « Ce n’est pas ce que j’attendais de vous. Je ne dis pas que c’est mauvais, mais ce n’est pas ça qu’il fallait écrire. Et puis, c’est trop court pour un roman, ça ne me convient pas. »

Sa déception était-elle liée à l’incident concernant l’interview d’Hergé ?

Cela a peut-être joué, mais je pense qu’il s’agissait surtout de la stratégie typique du refus du deuxième roman. Plus tard, j’ai découvert qu’il avait refusé le second manuscrit de nombreux écrivains de Minuit. Cela faisait partie de son tempérament, du rapport de force qu’il instaurait : je vous fais entrer, je vous adoube et puis je vous rejette, ou, en tout cas, je vous mets à l’épreuve. Beaucoup d’auteurs se sont inclinés, mais ce n’était pas mon genre. Lindon m’a dit : « Transigeons. Écrivez un troisième roman et s’il me plaît, je reverrai peut-être ma position sur La Bibliothèque de Villers. » Je lui ai répondu : « Parce que vous croyez que ça s’écrit comme ça, un roman ! Non, si vous n’en voulez pas, je vais le proposer ailleurs ! » – Alors, ça c’est incroyable, je vous ai donné votre chance, et vous parlez d’aller publier ailleurs. Je n’ai jamais entendu une chose pareille ! De toute façon, je vous l’interdis, il y a une clause de préférence dans votre contrat. – Comment ça ? Vous voulez m’empêcher de publier ailleurs. Eh bien, c’est ce qu’on va voir ! Votre contrat est léonin. Le mot « léonin » l’a fait bondir. Je reconnais qu’il était excessif. J’étais dans une position très combative.

En effet, vous aviez un petit côté Simenon…

Lindon était furieux : « Si c’est comme ça, la porte est ouverte. Ne revenez plus, on n’a plus besoin de vous ici, je suis extrêmement déçu ! »

Que reprochait-il au juste à La Bibliothèque de Villers ?

Je pense qu’il devait trouver le texte trop marqué par le « Nouveau Nouveau Roman » de Jean Ricardou, trop « textuel ». Robbe-Grillet était plus nuancé, il n’avait pas envie de se brouiller avec moi, mais il me disait : « Tout de même, ce serait mieux si ça fonctionnait comme un vrai roman policier. »

Il aurait voulu que vous donniez la clé de l’énigme ?

Oui, qu’il y ait une vraie solution policière. Et puis que ce soit plus long, plus ample. C’était leur droit de ne pas aimer ce livre, mais cela a été un choc parce que je l’avais vraiment écrit pour Minuit. Bref, j’étais déçu, blessé. J’ai fait deux ou trois envois, sans résultat. Puis j’ai adressé le texte à Christian Bourgois qui a réagi avec un énorme retard : « J’aime beaucoup votre texte, mais mon programme est complet pour deux ans. Si vous êtes d’accord, je vais le recommander à la collection littéraire de Robert Laffont. » Le texte a plu tout de suite à Michel-Claude Jalard, un fin lettré qui dirigeait la collection « L’écart » chez Laffont. Mais il n’a pas tardé pas à me demander : « Vous avez publié votre premier livre chez Minuit, où en êtes-vous avec Lindon ? En termes contractuels, vous êtes libre ? » J’ai répondu : « Hum… Ce n’est pas clair. » J’étais très embarrassé. Par chance, ça ne les a pas découragés. Ils ont conclu un accord avec Lindon, en partageant les droits d’édition avec lui. Heureusement, le livre a plutôt bien marché. Mais Robert Laffont me faisait moins rêver que les éditions de Minuit…

B. Peeters par M.F. Plissart (photo pour la sortie de La Bibliothèque de Villers)

L’aventure du « nouveau roman-photo »

Vous allez ensuite suivre d’autres voies, qui vont vous ramener chez Minuit…

Je m’étais installé en Belgique en 1978. Bientôt, j’ai retrouvé mon ami d’enfance François Schuiten et commencé à écrire des scénarios de bande dessinée. Dans le même temps, avec ma compagne Marie-Françoise Plissart, nous tentions de renouveler le genre maudit du roman-photo. Nous étions persuadés que cette forme avait un potentiel. Or paraît chez Minuit, en 1981, un album qui s’appelle Chausse-trappes, préfacé par Robbe-Grillet, une sorte de roman-photo vaguement moderniste. Le livre ne nous emballe pas, mais la préface de Robbe-Grillet est un vrai encouragement pour nous. Je dis à Marie-Françoise : « Si on veut publier, il faut aller chez Minuit. Mais moi je ne peux pas, Jérôme Lindon m’en veut encore. Il faut que tu y ailles à ma place. » Elle était jeune et charmante : je me doutais que ça se passerait bien. Elle lui présente les récits courts que nous avions déjà réalisés, sans insister sur le rôle que j’ai joué. Lindon s’enthousiasme et propose aussitôt de les publier : c’était vraiment un homme de coups de tête. Nous étions à la fois heureux et embarrassés : en discutant avec Marie-Françoise, on s’est dit que cela allait faire un album trop mince, trop fragmenté. Et nous nous sommes lancés dans un projet plus ambitieux, un récit policier intitulé Fugues. Six mois plus tard, quand Marie-Françoise l’a présenté à Lindon, celui-ci s’est montré très positif, mais il a tiqué en voyant mon nom : – Mademoiselle, c’est avant tout votre travail… Est-il vraiment nécessaire de mettre le nom de votre scénariste sur la couverture ? – Euh… Nous avons réalisé tout le projet ensemble, je me vois mal le publier sous mon seul nom. Ce ne serait pas honnête. – Non, mais on l’indiquerait à l’intérieur du livre. – Écoutez, je dois en parler avec lui, mais ça me paraît délicat. – Bon… Eh bien, revenez me voir avec lui, on verra.

Vous êtes donc retourné rue Bernard-Palissy. Vous deviez être dans vos petits souliers ?

Oui, c’était une situation difficile. Je suis arrivé avec Marie-Françoise. Robbe-Grillet était dans le bureau à côté avec Capdenac, le chef de fabrication, et je l’entends encore dire : « Peeters, ici ? Je rêve… » Il savait que Lindon m’en voulait beaucoup. Le premier rendez-vous a été un peu tendu, mais nous en sommes sortis avec un contrat à nos deux noms. Et assez vite, nous nous sommes réconciliés. Lors de la parution des Murailles de Samaris chez Casterman, quelques mois après Fugues, Lindon m’a envoyé une lettre très chaleureuse… Et nous avons donc publié trois récits photographiques chez Minuit. Il nous a soutenus avec conviction, il croyait à ce nouveau genre, espérant que d’autres auteurs allaient venir lui en proposer.

Le contact était donc rétabli.

Il appréciait beaucoup Marie-Françoise Plissart, son travail mais aussi sa personnalité : elle était très libre avec lui, parfois un peu insolente, mais le courant passait. Autant Jérôme Lindon pouvait se montrer intimidant et sévère, autant il pouvait être drôle. Nous avons beaucoup ri ensemble, nous avons parlé de livres et d’édition, mais aussi de nombreux autres sujets, notamment de cinéma. Et, un jour, il a évoqué devant nous le travail de son fils aîné, André Lindon, qui préparait un dessin animé de long métrage. C’est une histoire mystérieuse et peu connue : ce dessin animé, qu’André a écrit, dessiné et réalisé tout seul a été produit par les Éditions de Minuit. Pour être plus précis : André Lindon y a travaillé des années durant dans le grenier, au-dessus du bureau de son père. Et le film s’appelle L’Enfant invisible, ce qui est quand même une métaphore extraordinaire. Ce jour-là, Jérôme Lindon nous a dit : « Mon fils travaille à ce film depuis très longtemps. Visuellement, c’est très beau, mais je crois qu’il y a quelques faiblesses narratives. Cela me ferait plaisir que vous alliez le voir. » Nous avons gravi l’échelle du grenier, nous avons été impressionnés par ce qu’André nous a montré, mais aussi par sa solitude. En redescendant, nous avons dit à Jérôme Lindon combien ce travail nous paraissait exceptionnel. Cela a contribué à nous rapprocher. Lorsque nous passions à Paris, Lindon se montrait toujours disponible, même si nous n’avions pas de nouveau projet à lui montrer. Il nous a même invités à déjeuner, ce qui n’était pas très courant.

Chez lui ?

Non, dans un petit restaurant proche de la rue Bernard-Palissy. Il n’invitait pas souvent à déjeuner. Il avait une théorie sur ce sujet, comme sur beaucoup d’autres : il disait que beaucoup d’éditeurs invitaient les auteurs dans des restaurants coûteux, mais ne publiaient pas les livres difficiles, alors que lui, pendant des années, il avait mangé des sandwiches dans son bureau pour pouvoir éditer les textes auxquels il croyait. Cela faisait partie de son idée du métier. Certains le lui ont beaucoup reproché.

Droit de regards, page 17
Droit de regards, page 51

Après Fugues en 1983, vous publiez, Marie-Françoise Plissart et vous, Droit de regards en 1985 et Le Mauvais Œil en 1986…

Lindon s’est montré enthousiaste en découvrant les planches muettes de Droit de regards. Mais il a ajouté aussitôt : « Même si c’est très beau, un livre sans texte, ce n’est pas possible… Les gens vont le feuilleter en librairie, sans comprendre les subtilités, et ils vont le reposer sans l’acheter. Pour que je le publie, il faudrait un texte d’accompagnement, une préface signée d’un nom illustre… » Je lui ai répondu : « Pour ce livre, je ne vois qu’une personne qui pourrait écrire quelque chose d’adéquat, c’est Jacques Derrida. » Il m’a regardé avec un sourire et m’a dit : « Eh bien, revenez avec une préface de Derrida et on publiera le livre ! » Nous sommes allés trouver Derrida, nous avons attendu longtemps, mais il a fini par écrire bien plus qu’une préface, un superbe texte de 70 pages. Quand nous sommes retournés voir Lindon, il a publié Droit de regards sans discuter une seconde. Son intuition était juste : c’est celui de nos albums qui a le mieux marché.

Le Mauvais œil, pages 50-51

Notes pour un portrait

À propos de Derrida, dans Trois ans avec Derrida. Les Carnets d’un biographe, vous expliquez que vous avez songé à écrire une biographie de Jérôme Lindon…

Oui, j’ai eu ce projet. Certes, il existe l’excellent livre d’Anne Simonin sur l’histoire des Éditions de Minuit, mais il s’arrête très tôt, vers la fin des années 1950. J’ai songé à écrire une sorte de portrait biographique de Lindon. Il se serait agi en même temps d’un livre sur l’édition, sur une certaine idée de l’édition, et d’une histoire un peu indirecte du Nouveau Roman. J’ai souvent parlé de Lindon avec Robbe-Grillet, qui racontait des choses passionnantes sur ses débuts, la manière dont Lindon avait dû s’imposer chez Minuit après les années Vercors. Mais de façon générale, la personnalité de Jérôme Lindon m’a toujours intéressé. Chaque fois, que j’ai rencontré un auteur de Minuit, que ce soit Jean-Philippe Toussaint, Jean Echenoz, Caroline Lamarche, Jean Rouaud, Patrick Deville ou d’autres, on a discuté de Lindon. Même avec un écrivain qui a quitté Minuit assez tôt, Didier Coste : il avait publié très jeune chez Minuit, mais leur rupture avait été violente. La légende veut que Didier Coste ait renversé un flacon d’encre de Chine sur les livres de la bibliothèque en criant : « Puisque c’est comme ça que vous traitez les écrivains ! » et que Lindon l’aurait poussé dans les escaliers…

Les anecdotes sur Lindon sont souvent savoureuses. J’aime celle qui concerne le Dictionnaire historique des rues de Paris. Jérôme Lindon, qui était grand, marchait à grandes enjambées. Un jour, il est surpris de voir un homme qui marche au même rythme que lui. Il engage la conversation et se rend compte que c’est un passionné des rues de Paris, qui connaît l’histoire de presque tous les immeubles : « Mais il faut faire un livre là-dessus, il faut raconter tout ça ! », lui dit Lindon. Ce Dictionnaire historique des rues de Paris, sans vrai lien avec le reste du catalogue, a sauvé Minuit pendant plusieurs années…

Mais bien sûr, je ne m’intéresse pas qu’aux anecdotes. Ses combats m’ont passionné, par exemple celui qu’il a mené à la fin de sa vie pour la rémunération du prêt en bibliothèque, une mesure qui a été aussi importante pour les auteurs que pour les éditeurs. Donc, mon projet concernait Lindon, mais à travers Lindon toute une période de l’édition française. Malheureusement, Irène Lindon, qui dirige aujourd’hui la maison, se méfie beaucoup des biographies et de tout ce qui touche à la sphère privée. Elle a par exemple été consternée par la publication des lettres de Samuel Beckett : elle estimait que c’était une trahison, qu’on n’aurait jamais dû faire ça : elle a refusé de publier ces livres et c’est Gallimard qui les a édités. Irène Lindon m’a dit : « La plupart des gens ne lisent pas les romans de Beckett et là, ils vont se précipiter sur les lettres, en cherchant on ne sait quel secret… ».

Donc, le fait que j’aie écrit les biographies d’Hergé, de Derrida et de Valéry a dû lui donner le sentiment que j’allais être indiscret et m’intéresser, par exemple, à la vie amoureuse de Jérôme Lindon. Or, je ne comptais nullement m’engager sur ce terrain. Mathieu, avec lequel je suis toujours resté en bons termes, voyait pour sa part mon projet d’un bon œil. Irène m’a dit : « On en reparlera dans trente ans » – ce qui était une fin de non-recevoir. Faute d’accès aux archives, j’ai abandonné ce projet. Il n’en reste pas moins que Lindon est une des figures qui a beaucoup compté pour moi.

Une fois que le contact est rétabli, de quoi parlez-vous, Lindon et vous ?

De toutes sortes de sujets… Notamment de ses relations contrastées avec des auteurs comme Michel Butor, Marguerite Duras, Michel Serres et Pierre Bourdieu. Nous parlions aussi de questions liées aux métiers du livre, aux relations avec la presse, etc. Jérôme Lindon revenait souvent sur son combat pour le prix unique du livre, dont il a été le principal artisan, parvenant à convaincre d’autres éditeurs, puis Jack Lang et François Mitterrand. Dès le milieu des années 1980, j’ai tenté de reprendre ce combat en Belgique. Cela n’a pas été très efficace les premiers temps… Mais Lindon, même s’il détestait voyager, est venu à Bruxelles pour défendre les avantages du prix unique du livre. Chaque fois qu’on se voyait, il me demandait : « Et alors, vous en êtes où en Belgique, ça avance ? »

Vous n’étiez pourtant pas encore éditeur ?

Non, mais j’avais travaillé, tout comme Marie-Françoise, dans une librairie bruxelloise appelée Macondo (l’ancêtre de Tropismes). Lindon était obsédé par l’avenir des libraires, il disait : « Il faut absolument faire aboutir la loi sur le prix fixe si l’on veut sauver un réseau large et diversifié de librairies. Sans cela, l’édition exigeante perd tout son sens. Vous verrez que la Fnac, qui a l’air de défendre tous les livres, de présenter un véritable choix, cessera de le faire si elle devient dominante. » J’étais très sensible à ses arguments sur ce sujet et sur beaucoup d’autres. Et avec Marie-Françoise, nous lui faisions part de nos propres observations. Par exemple, en travaillant chez Macondo, on avait vu que les petits livres de Marguerite Duras séduisaient de plus en plus de gens.

Les petits livres parus chez Minuit ?

Oui, comme L’Homme assis dans le couloir. En même temps, on sentait bien que ces livres étaient trop minces pour obtenir un grand succès. Mais quand, fin août 1984, nous avons découvert L’Amant peu avant sa sortie en librairie, nous avons eu l’intuition de son énorme potentiel. Nous avons revu Lindon juste à ce moment-là, et nous lui avons demandé comment les choses se passaient. – Ça s’annonce plutôt bien, l’accueil des libraires a l’air bon. – Vous en avez imprimé combien ? – 30 000. – Vous devriez réimprimer tout de suite, ça va être un immense succès. On a senti l’intérêt pour Duras monter peu à peu. Le public n’attend que ce livre : ça va être un triomphe. – J’espère que vous avez raison, mais tout de même il faut rester prudent… – Non, allez-y, vous verrez… Et lorsque Duras a obtenu le Goncourt, deux mois plus tard, Lindon s’en est souvenu : « Vous êtes les premiers à m’avoir dit que L’Amant serait un immense succès. » Nous n’étions pas prophètes, nous avions juste senti le vent.

C’est elle ou c’est vous qui lui avez fait part de cette intuition ?

Nous avons renchéri l’un sur l’autre.

Il avait des bons jours et des mauvais jours. Quand il avait sa tête des mauvais jours, on se disait : « Le rendez-vous va être terrible ! » Il suffisait qu’un livre auquel il croyait ne démarre pas pour qu’il dise : « Tout le monde s’en fiche. De toute façon, la littérature, c’est mort, c’est fini. Les libraires baissent les bras. » Puis, un autre jour, il s’exclamait : « J’ai reçu un manuscrit extraordinaire, un jeune écrivain, Jean-Philippe Toussaint, un Belge, vous allez voir ça… » Et il repartait au combat jusqu’à un nouvel accès de pessimisme : « C’est fini, les gens ne lisent plus, personne ne sait lire ! »

Je me demande, en vous écoutant, si votre bonne relation n’était pas liée à votre position décalée, en quelque sorte. Vous n’étiez pas seulement un écrivain.

Et, en conséquence, je n’étais pas préoccupé que de mes livres. En règle générale, les auteurs sont obsédés par leur propre travail et la manière de le promouvoir. Moi, j’étais passionné par les Éditions de Minuit, leur histoire et leurs auteurs. J’aimais le discours de Jérôme Lindon sur le monde du livre et son évolution… Je l’interrogeais sur des points d’histoire : qu’est-ce qui s’est passé avec Jean de Berg pour L’Image ? et pendant la guerre d’Algérie, avec La Question d’Henri Alleg ?

Mais en dehors des romans-photos, vous n’avez pas songé à publier à nouveau chez Lindon ?

Je n’écrivais plus de romans. Or, c’était la chose qui le passionnait le plus. Il était un peu déconcerté par mon évolution, même s’il ne la désapprouvait pas franchement. Quand j’ai publié Le Monde d’Hergé, il m’en a parlé de manière très positive, comme s’il sous-entendait : « Vous suivez une voie différente, c’est la vôtre. »

Si vous aviez écrit à nouveau un roman, il l’aurait peut-être publié…

Peut-être… Quand Marie-Françoise et moi lui avons présenté Le Mauvais Œil, il m’a dit : « Le texte est excellent. Un texte un peu plus long, dans cette veine-là, ça ferait un roman intéressant. » Il a vu que j’étais un auteur bizarre, qui avait fait de l’écriture un métier, alors qu’un de ses conseils, quand j’étais très jeune, était de finir mes études et de trouver un métier convenable, pour pouvoir écrire en toute liberté. J’ai fait exactement le contraire. Beaucoup de ses auteurs aussi, d’ailleurs, mais en se consacrant au roman.

Au fond, pourquoi avez-vous abandonné le roman ?

Je paraissais désinvolte et insouciant, à l’époque d’Omnibus et de La Bibliothèque de Villers, mais en même temps j’étais intimidé par le genre romanesque. Je l’ai abordé de manière oblique, mais quand j’ai rencontré l’image, à travers le roman-photo, la bande dessinée et un peu le cinéma, j’ai trouvé un terrain où je me suis senti plus à l’aise. Au fond, si on mettait bout à bout un certain nombre d’éléments des Cités obscures, on pourrait constituer une sorte de gros roman, mais certainement pas un roman de type Minuit. Je ne m’affronte pas aux mêmes monstres. J’ai retrouvé, à ce moment-là, une sorte de… comment dire ça ?

De légèreté ?

Non, de confiance. J’étais sur un terrain moins balisé, les possibilités me semblaient plus nombreuses… C’est comme si la timidité que je n’avais pas tout à fait ressentie comme jeune homme m’avait rattrapé. Il se peut que j’aie trop idéalisé la littérature. Toujours est-il que je suis devenu timide a posteriori et que j’ai pris un chemin de traverse. Sincèrement, je ne le regrette pas… Il y a aussi une question de mode de vie. J’étais étudiant quand j’ai écrit ces deux très brefs romans : une certaine solitude de l’écriture faisait contrepoids à l’agitation du quotidien. Mais j’ai très vite eu le sentiment que la vie d’écrivain consistait à passer des mois tout seul avec son texte. Or, cela ne correspond pas à mon tempérament. Mon mode d’être au monde est aux antipodes de cette solitude, de ce retrait flaubertien ou blanchotien. Les collaborations me conviennent mieux : la bande dessinée, les romans-photos, les documentaires sont toujours pris dans une dynamique relationnelle. Même une biographie est une forme d’écriture en collaboration avec la présence-absence du personnage dont on s’occupe. Les collaborations m’ont donné de l’énergie. Une partie de mon tempérament et des mes goûts, très littéraires, auraient pu me pousser à être un écrivain au sens plus classique du terme. J’aurais peut-être été un romancier correct au milieu des romanciers de ma génération, mais voilà je n’ai pas choisi cette voie.

Si Lindon avait accepté La Bibliothèque de Villers, l’histoire aurait-elle été différente ?

Le refus de ce deuxième roman par Lindon a indéniablement été un choc. On pourrait se dire que, pour amortir cette déception, je suis parti sur une autre route où j’ai été reconnu assez vite. Mais d’autres éléments ont joué. J’étais conscient, vers 20-21 ans, du caractère élitiste de ce que j’écrivais : Omnibus reposait pour une large part sur un jeu de références pointues, quasi codées, que peu de gens pouvaient réellement apprécier. Quand je suis venu m’installer en Belgique, en quittant le milieu germanopratin et cette ferveur qui entourait la modernité littéraire, je me suis retrouvé avec des gens dont les références étaient autres. J’ai eu envie qu’ils puissent lire ce que j’écrivais.

Certains de vos livres sont tout de même exigeants…

On ne peut pas dire que Droit de regards ou Le Mauvais œil soient des livres faciles. Pourtant, je crois avoir développé avec Marie-Françoise Plissart une forme de récit sophistiquée mais relativement accessible. Et plus encore avec François Schuiten pour Les Cités obscures.

Et vos goûts, de toute façon, dès le début, sont pluriels : vous lisez Robbe-Grillet et Agatha Christie, vous introduisez Hergé dans la revue Minuit. Vous êtes à cheval entre deux mondes.

Oui, j’aimais Hergé, Dumas et Verne en même temps que Borges, Mallarmé et Perec. J’aimais Howard Hawks et Sergio Leone autant que Godard, Chantal Akerman et Tarkovski. Et j’ai marié tout cela dans mon travail : j’ai écrit sur Hergé mais aussi sur Chris Ware, sur Hitchcock mais aussi sur Raoul Ruiz. Minuit est resté pour moi une référence majeure et un pôle fantasmatique, mais ma trajectoire a été différente. Il n’empêche que j’ai réalisé de grands entretiens avec Robbe-Grillet et écrit la biographie de Derrida. Ce monde-là fait toujours partie de moi, mais il ne représente pas la partie la plus publique de mon travail.

Une certaine idée de l’édition

En tant qu’éditeur à la tête des Impressions Nouvelles, estimez-vous que vous êtes l’héritier de Lindon ?

On ne peut pas être l’héritier de Lindon. On peut seulement essayer de prolonger une certaine idée de l’édition défendue par Lindon.

Pourquoi ?

D’abord, c’était un éditeur parisien, central sur le plan géographique comme sur le plan symbolique : il a gagné une vraie légitimité, en littérature comme en sciences humaines, et a obtenu plusieurs prix Goncourt et plusieurs prix Nobel. C’était un vrai éditeur indépendant, mais un indépendant de premier plan, incontestable, qui a hérité d’une maison prestigieuse et a su la réinventer.

Une maison installée en Belgique, comme le sont les Impressions Nouvelles, ne pourra jamais atteindre un niveau de reconnaissance comparable. Ensuite, le monde du livre, des idées et de la littérature que Jérôme Lindon a connu est sans rapport avec le nôtre. Tout a changé en une vingtaine d’années. Le livre en tant que tel était un objet respecté. Les grands lecteurs étaient infiniment plus nombreux. Et les libraires étaient fiers de leur fonds, même s’il se vendait lentement. Certes, il fallait rentabiliser sa librairie, mais on ne devait pas s’incliner devant les lois du marché. Tous ces facteurs font qu’aujourd’hui les conditions matérielles, historiques et sociologiques sont totalement différentes de celles qu’a connues Lindon.

Jérôme Lindon (DR)

Si vous n’êtes pas l’héritier de Lindon, que représente-t-il pour vous ?

Énormément de choses. On ne s’est pas assez rendu compte et on ne se rend toujours pas assez compte, dans le monde du livre francophone, que Jérôme Lindon a représenté, dans l’édition de la deuxième moitié du xxe siècle, la même chose que Gaston Gallimard dans sa première moitié. Il a imposé un modèle avec ses bons et ses mauvais côtés, avec des coups de génie, de l’habileté et quelques accidents. Certains écrivains ne se sont pas entendus avec lui, Butor ou Ollier par exemple, et quelques autres en sciences humaines, mais il a défendu une idée essentielle : si une œuvre est forte, le succès viendra un jour. Si c’est dans 20 ans, ce n’est pas grave, si c’est dans 10 ans, c’est mieux. Lindon pensait aussi qu’un prix littéraire est un épisode heureux dans la carrière d’un écrivain, qui lui permet d’avoir un peu plus de confort pour travailler, mais qu’un prix n’est ni la sanction de la qualité ni le but poursuivi. Il défendait l’idée qu’il existe réellement une chaîne du livre qui passe par les auteurs, les éditeurs, les diffuseurs, les libraires, les bibliothécaires et, au bout du compte, les lecteurs… Et que si cette chaîne se brise, c’est la création qui en pâtira le plus. Ce sont des idées que Lindon a défendues par-delà sa maison. Il a réussi à peu près seul à convaincre les éditeurs d’abord, puis les politiques, de la nécessité d’une loi sur le prix fixe du livre, loi qui a été imitée dans de nombreux pays, qui va enfin naître en Belgique, et qui a contribué depuis 35 ans à préserver un vrai réseau de libraires en France (contrairement à ce qui s’est passé en Grande Bretagne ou aux États-Unis). Cette loi s’appelle la loi Lang, mais les historiens du livre savent qu’elle est l’aboutissement d’un long combat de Jérôme Lindon. Jack Lang le reconnaît lui-même. Plus tard, quand Lindon s’est soucié du prêt public, il a compris qu’il allait y avoir une marginalisation du droit d’auteur classique et qu’il fallait assurer de nouvelles sources de revenus aux auteurs. Et dans son combat contre la Fnac, quand on voit ce qu’est devenue la Fnac aujourd’hui, on peut dire que, dans le long terme en tout cas, il avait entièrement raison. Il aurait vu Amazon, il aurait hurlé, il aurait demandé aux libraires de se mobiliser pour créer un vrai site, un vrai portail… Lindon était un moderniste sur beaucoup de points, un homme d’une grande curiosité, mais un moderniste qui croyait que la librairie devait rester le lieu du livre, quelle que soit la technologie, quelle que soit la manière de vendre. Sur tous ces aspects-là, je l’admire, par-delà ses forces et ses faiblesses, par-delà les intuitions de lecteur qu’il a eues jusqu’à la fin, avec la capacité de découvrir une génération d’écrivains, de la porter vers le succès, de l’imposer. Irène Lindon travaille encore aujourd’hui avec beaucoup d’écrivains découverts par Jérôme. Mais il a été davantage que le patron des Éditions de Minuit, davantage que le découvreur de Beckett, que le promoteur du Nouveau Roman, que l’éditeur courageux pendant la guerre d’Algérie. Il a incarné au plus haut une idée du monde du livre et je pense que cette idée a un peu disparu avec lui, en tout cas sur la scène française. Bien sûr, il y a eu des Christian Bourgois, des Paul Otchakovsky-Laurens, et, dans un autre style, des Hubert Nyssen, des Jean-Marc Roberts, des Denis Roche, tous respectables. Mais il n’y a aucune figure morale équivalente à Lindon. Il ne s’agit évidemment pas de le canoniser ou de l’angéliser, mais de dire que le monde du livre de 2017 a tendance à oublier le caractère décisif de plusieurs de ses interventions. Par rapport aux libraires, il incarnait vraiment une idée de l’exigence. Parfois, il faisait peur, mais le bilan est impressionnant.

Benoît Peeters

Il est donc de première importance pour vous ?

J’ai eu la chance de connaître des gens plus célèbres que Jérôme Lindon, comme Robbe-Grillet, Barthes ou Derrida, mais je place Lindon parmi les personnes les plus importantes de ma vie. Il reste l’une des plus grandes figures que j’ai rencontrées. C’est pour cela que j’aurais été heureux de lui consacrer un livre. N’oublions pas que sa vie a commencé sous le signe de la résistance. Lindon a été un très jeune résistant – comme Beckett d’ailleurs, c’est un point commun entre les deux hommes. Il n’en parlait jamais, il ne voulait pas en parler. Mais à travers son travail d’éditeur, il est resté profondément un résistant. Lindon a choisi de publier Beckett à un moment où ça risquait de le fragiliser dans une maison d’édition où il était à peine installé. Lindon s’est fait plastiquer son appartement pendant la guerre d’Algérie à cause du courage qu’il a eu de publier La Question, un livre consacré à la torture. Lui qui se battait pour un Nouveau Roman supposé formaliste était en même temps un homme engagé très concrètement au moment du Manifeste des 121. Lui qui était très attaché au judaïsme a publié la Revue d’études palestiniennes. Sa figure morale dépasse le grand lecteur et l’éditeur talentueux. Oui, Lindon était un résistant.

Cela pourrait être le titre de notre entretien.

(29 août – 22 novembre 2017)

Original article by Laurent Demoulin, published at November 27, 2017.
Read the original publication at Diacritik


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