Altaplana, world of Francois Schuiten and Benoit Peeters

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Le Paris réinventé de Schuiten et Peeters

Alors que l’actualité les met au premier plan avec une superbe exposition au Musée des Arts & métiers (lire ci-dessous l’article de Cathia Engelbach), objet elle-même d’un catalogue-concept (Machines à dessiner, Casterman/CNAM), se clôt le bref cycle Revoir Paris de François Schuiten et Benoît Peeters – deux tomes seulement. Ce cycle est très lié à l’accrochage en question, dont il utilise des éléments et même le lieu.

Dans ce gigantesque hommage aux illustrateurs du XIXe siècle, Robida, Doré et Grandville en tête, cette anticipation (en 2155-2156) met en scène une jeune femme aux traits asiates, envoyée depuis une station spatiale baptisée l’Arche, où les Terriens, fuyant un monde empoisonné, ont établi un régime politique quelque peu autoritaire. Très légèrement vêtue (avant de comprendre qu’elle est indécente pour l’époque), elle se promène dans ce Paris qui est celui des livres d’époque, un Paris muséal où l’on vit comme au XIXe siècle, avec ses costumes, ses mœurs, ses véhicules, sa mentalité.

Schuiten et Peeters se prennent ici pour Alfred Jarry en reprenant l’idée des périples du Docteur Faustroll à travers la capitale et ses livres pairs. Schuiten va jusqu’à utiliser parfois le traitement graphique des gravures de ses prédécesseurs, leurs hachures notamment. Les images de Robida ou Grandville sont même incluses, ou refaites, comme décor ou sur le guide touristique de la jeune Kârinh.

Kârinh va retrouver ses parents inconnus dans une intrigue un peu complexe, mais qu’il ne faut pas raconter. Le scénario de Peeters, comme toujours, est très structuré, réfléchi, cohérent, et l’on chercherait en vain dans le cinéma ou la littérature, même conjecturale, un équivalent. Le cinéma s’abîme dans de consternants space operas guerriers et la littérature de SF s’est fait dévorer par les niaiseries heroic fantasyennes qui l’occultent. Les vrais amateurs de SF trouveront là une œuvre puissante et novatrice, dont les références appuyées ne nuisent nullement à la crédibilité, comme autrefois chez Philip Dick ou Ian Watson.

Le partenariat de ce scénariste hors-pair avec son complice François Schuiten, dont la pureté de trait presque janséniste et le sens exceptionnel du volume (il est aussi architecte) remonte aux Cités obscures, au début des années 1980, donne un ensemble monumental sans précédent. A l’image de Robert Silverberg dans sa série Nightwings (1968-69), ou du légendaire port-folio de Claude Auclair, Tourisme (Univers 10, 1977), leurs histoires imaginent le devenir des grandes capitales.

Ce qui permet la parfaite maîtrise du délire : on peut inventer ce qu’on veut dès lors qu’on s’appuie sur des lieux et décors familiers mais perturbés ; le lecteur s’y glisse sans peine et on l’emporte alors vers où l’on veut. Ici, de surcroît, le lecteur cultivé qui a lu Jules Verne dans les éditions Hetzel, Gustave Doré dans une réédition, trouvé aux Puces le Vingtième siècle de Robida ou quelque volume de Grandville, va nager dans une eau familière, et en plein bonheur.

Ce qui n’empêche pas Schuiten, manifestement fort cultivé en illustration, de faire quelques clins d’œil aux couvertures de revues SF classiques, tout en lâchant bride à son propre imaginaire dans le futurisme, y compris de plusieurs époques : certains paysages dévastés montrent un futur de la Terre déjà ancien pour les protagonistes de l’histoire. Il faut avoir dans la tête une vraie chronologie, peu à peu découverte dans la narration, qui replace les événements de façon linéaire alors que l’on est au départ déboussolés. Un peu comme une structure de polar appliquée à la SF. Autant dire que ces deux albums frisent la performance narrative.

Il reste à dire un mot des couleurs, délibérément pâles, comme si toute cette aventure était noyée dans quelque brume invisible, à l’image de ce que sont dans son esprit les propres origines de Kârinh avant qu’elle n’achève sa quête et ne les clarifie, après une quête généalogique, qui redonne un peu de vivacité aux couleurs des images finales. Incontestablement le chef d’œuvre de l’année qui s’achève.

Yves Frémion

Revoir Paris (2 volumes), François Schuiten et Benoît Peeters, Casterman, 17 et 15 €.

Original article by Yves Frémion, published at December 25, 2016.
Read the whole story at Le Monde