Altaplana, world of Francois Schuiten and Benoit Peeters

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Aux « Arts et métiers », une exposition fait dialoguer l’oeil et l’espace

Au centre du deuxième tome de Revoir Paris, Matthias prend la main de Kârinh pour la conduire au cœur d’une capitale « rebâtie ». L’un des premiers lieux qu’ils revisitent est le musée des Arts et métiers, protégé par quelques figures de proue, de l’abbé Grégoire à Clément Ader. C’est ce même lieu qui accueille, jusqu’au 26 février 2017, l’exposition Machines à dessiner. François Schuiten et Benoît Peeters, commissaires, effectuent le même geste que Matthias envers l’héroïne de leur album : en guides et explorateurs à la fois, ils prennent la main du spectateur pour l’amener, crayon en main, à la découverte d’objets et de monuments reproduits, de tous ces traceurs de mémoire.

Regroupant des pièces de réserve du musée ainsi que des objets appartenant aux artistes eux-mêmes, leur exposition se parcourt avec la sensation de tourner les pages de n’importe quel album du duo. Elle est une invitation à en décrypter le versant magique et intemporel, où le concret se frotte au rêve, et la technique à l’imagination.

Avant même de pénétrer dans les salles de l’exposition, sans doute convient-il de s’attarder sur son affiche, et son titre en particulier. Sa typographie fournit un premier indice : l’œil y rencontre la main de l’artiste, ou plutôt il suit le travail de cette main qui passe de la machine au dessin, de l’objet au trait. La préposition « à » séparant les deux termes, mettant « machines » et « dessiner » en miroir, est entourée par un motif rappelant un rouage qui s’actionne, et elle peut également faire penser au contour d’un œil et à sa pupille.

Reprenant à son compte la célèbre formule d’Alberti à propos de la peinture, Éric Dubois, assistant au commissariat de l’exposition, confie en préambule qu’elle a d’ailleurs été conçue comme « une fenêtre ouverte sur le monde ». Et ce monde est ici le signe d’une « mécanisation du regard », insiste-t-il. Il appelle donc un dialogue entre l’œil et l’espace, et dévoile le trajet d’une main menant l’outil sur le papier pour traduire ce dialogue. Telle était aussi, ainsi que le rappelle Éric Dubois, l’intention première de l’abbé Grégoire au moment de fonder le musée des Arts et métiers : « concevoir un lieu qui parle à l’œil ».

Peeters et Schuiten suivent au trait ce vœu de l’abbé Grégoire, en faisant trôner dès le sas d’entrée de leur exposition l’imposant scaphandre des frères Carmagnolle, ce « monstre de fer » dont le casque est clairsemé d’une vingtaine d’yeux. Ce cerbère d’acier purement matériel, dans lequel l’homme pouvait se glisser, est également objet de fantasmes exploratoires et « porteur d’imaginaire », selon François Schuiten. « Ce colosse, et à côté de lui toutes les machines sélectionnées pour cette exposition, explique-t-il, sont pour moi des objets de passion. On peut se mettre en eux comme on pénètre dans un laboratoire lumineux, en toute transparence. »

Ces objets, moyens d’appréhender et de comprendre le monde, ont pour Schuiten la même définition que la bande dessinée, à propos de laquelle il nous confiait, à l’occasion de la parution de sa monographie L’Horloger du rêve (Casterman, 2013), qu’elle était « un outil pour décrypter les signes qui peuvent aider à regarder le monde ». Car il ne pouvait en être autrement : le parcours est parsemé des éléments de l’univers qui a nourri les albums, des tomes des Cités obscures jusqu’à La Douce, et qui le nourrit encore.

Pour preuve : la table de travail de Schuiten qui est exposée aux côtés des machines, devenant machine elle-même, dans cet espace reproduisant au détail près le bureau du dessinateur, comptant crayons, encre de Chine, tabouret et porte-mines usés. Il semblerait même presque apercevoir quelques pièces originales de Winsor McCay, Milton Caniff et Alex Raymond, dont on sait qu’elles ne quittent jamais l’atelier bruxellois de Schuiten.

Ne suivant aucune ligne chronologique, l’exposition propose un chemin nocturne et ascensionnel, des bas-fonds aquatiques à la surface terrestre, pour s’achever sur des machines à explorer le ciel et vingt-quatre planches originales de Revoir Paris, qui servent de modèles aux dessinateurs en herbe et visiteurs de l’exposition. « Durant les quatorze mois préparatoires à l’exposition, explique le directeur du musée des arts et métiers Yves Winkin, ce sont les machines elles-mêmes qui ont dicté son agencement, comme si les différents objets s’étaient associés et librement choisis entre eux. »

Obus céleste, aéroplane, vélocipède aérien, vaisseau du désert, monotrace issus de L’Encyclopédie des transports présents et à venir, planétaire que l’on retrouve sur les planches de La Route d’Armilia, locomotive de La Douce, automate à musique de Revoir Paris, imprimerie présentée dans L’Écho des cités… L’imagier de Schuiten et Peeters prend forme et vie dans les salles du musée, laissant le spectateur pénétrer dans ce que le dessinateur appelle tour à tour le « vertige » ou la « magie » de l’objet. « J’ai besoin de savoir quels matériaux, quel projet, quel imaginaire sont à l’œuvre dans une machine », soutient le dessinateur. Car cette analyse méticuleuse, renchérit Benoît Peeters, permet précisément de « passer de l’observation à l’invention ».

La scénographie obéit donc à la même structure mosaïque que Revoir Paris, dans lequel Kârinh, en constante lévitation et en constant sommeil – à la lisière entre rêve et réalité – longe les monuments de cloches en cloches, selon une carte de la ville entièrement réorganisée qui fait par exemple se jouxter le café de Flore au métro de la station Abbesses. Elle répond aussi à un souci primordial qui parcourt toute l’œuvre de François Schuiten et Benoît Peeters : la lutte contre la disparition. Si l’album a pour intention affichée de « rétablir le Paris perdu », les machines de l’exposition, elles qui servent à dessiner autant qu’elles sont à dessiner, se fixent et s’impriment par le simple biais de ce transfert de l’objet à l’image. Elles s’exposent ainsi dans toute leur permanence.

Cathia Engelbach

Machines à dessiner, une exposition de Benoît Peeters et François Schuiten, au musée des Arts et métiers de Paris jusqu’au 26 février 2017. Catalogue de l’exposition publié aux éditions Casterman, 96 pages, 30 euros

Original article by Cathia Engelbach, published at December 25, 2016.
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