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Benoît Peeters. «La B.D. reste un médium pertinent»

Connu particulièrement auprès des amateurs de bandes dessinées comme le scénariste des Cités obscures, en duo avec le dessinateur François Schuiten, Benoît Peeters est un grand adepte du travail en collaboration. Quand les mots ouvrent les imaginaires…

Comment vivre avec un succès comme Les Cités obscures?

N’exagérons pas! Ce n’est pas Astérix, Tintin ou Corto Maltese. La force de notre succès, c’est la durée, puisque la série a commencé en 1983 et cela fait plus de trente ans qu’avec François Schuiten, nous la développons dans le plaisir et l’amitié. Le second grand succès réside dans les traductions, d’abord dans des pays européens, ensuite au Japon où nous avons reçu le Grand prix Manga 2013 (au Japon Media Arts Festival, ndlr). Nous sommes, d’ailleurs, les premiers Européens à recevoir ce prix et, cette année, en Chine. Le succès est donc d’entrer dans de nouveaux territoires, alors que la série semblait plutôt européenne dans ses tonalités, mais voilà, elle s’élargit vers de nouveaux types de lecteurs, vers de nouvelles générations, très jeunes au Japon. Et en Chine, on verra.

L’aventure des Cités obscures se poursuit donc…

Elle ne s’arrête pas, même si l’album le plus récent, Revoir Paris, n’appartient pas directement au cycle des Cités obscures, puisque l’histoire se passe dans notre monde, même si elle se déroule dans le futur. A côté de cela, nous avons chacun notre travail personnel, moi de biographe et d’essayiste, et François de scénographe. La force de notre collaboration est d’être, à la fois, liés dans un projet commun de longue durée et d’être libres et indépendants.

Justement, vous avez écrit des biographies d’Hergé, Jacques Derrida et Paul Valéry. Quels sont les critères d’une biographie?

Une biographie est aussi une collaboration, une rencontre, avec quelqu’un qui a disparu. Mais aussi avec les personnes qui l’ont connu. Il y a aussi un travail d’archives considérable à accomplir. Une biographie est une expérience très riche de ce point de vue-là, c’est une enquête à la fois de papier et de rencontres. Au-delà évidemment, il y a l’aspect humain qui m’intéresse, parce qu’une biographie est un récit qui essaie de faire revivre une personne qu’on apprécie, dont on apprécie l’œuvre. Je ne fais de biographie que pour des personnages qui comptent vraiment pour moi, que j’admire et que j’essaie de faire aimer. Il m’est arrivé de renoncer à une biographie car, au bout de quelques semaines de recherches, je me suis rendu compte que je n’ai pas beaucoup de sympathie pour le personnage.

Vous vous impliquez donc au-delà de l’aspect objectif d’une biographie?

Je crois que la biographie est un genre beaucoup moins objectif qu’on ne le pense. A partir d’un même matériau d’archives, deux biographes feraient des livres tout à fait différents, au-delà des points communs d’une vie. Cela montre bien que le travail du biographe se rapproche de celui du romancier, c’est une façon de raconter, non pas en inventant, mais en organisant, en mettant l’accent sur certaines choses. J’aime beaucoup l’alternance entre le travail de fiction que je fais avec Les Cités obscures et ce travail de recherche, d’érudition, de rencontre avec la réalité, la vérité qui est l’objet de la biographie. Cela me stimule et me permet de ne pas m’ennuyer dans mon travail.

Vous travaillez souvent en collaboration. Vous avez même écrit un livre à ce propos, avec Michel Lafon, Nous est un autre, enquête sur les duos d’écrivains…

C’est un phénomène dont on parle peu et qui m’intrigue beaucoup, sans doute parce que j’aime le pratiquer, que j’aime sa dimension ludique, de rencontre. Peut-être que je ne me serais pas senti l’étoffe d’un romancier solitaire travaillant uniquement à développer son propre imaginaire. J’ai l’impression que l’imaginaire des autres et la collaboration m’ont enrichi, ouvert des portes, renouvelé le plaisir. Mais c’est un tempérament. En B.D., la collaboration est une chose fréquente, en littérature un peu moins, au cinéma et au théâtre c’est une évidence. Ce qui me stimule profondément, c’est que le collaborateur est une anticipation du futur lecteur, c’est le premier autre qui entre dans le rapport au livre, c’est le premier public avant de rencontrer un public plus large.

Et avec François Schuiten?

Avec lui, c’est un peu particulier, puisque nous nous sommes rencontrés à l’âge de 12 ans sur les bancs de l’école et, ensemble, nous avons fait un petit journal. Nous nous sommes moins vus dans l’adolescence et puis retrouvés à l’âge de 21 ans. La collaboration est donc fondée sur l’enfance, le jeu, une complicité qui n’a rien à voir avec le travail, et que nous avons gardée. Pour d’autres collaborations, avec un dessinateur ou un auteur, je me demande, chaque fois, si nous devons passer quelques jours ensemble, est-ce que nous avons assez d’atomes crochus, de sympathie pour le faire. Sinon nous arrivons à une collaboration froide, et ça ne marche pas toujours. Parfois, on met côte à côte, deux personnes talentueuses, mais rien ne se passe, ou l’ego entre en jeu et l’autre est perçu comme un rival. Je n’aime pas l’idée d’une collaboration purement professionnelle. Ce qui m’intéresse c’est de s’effacer un peu au profit de l’œuvre.

Vous n’écrivez donc jamais de scénario tout prêt?

J’écris toujours, non seulement pour quelqu’un, mais avec quelqu’un. Je ne pourrai jamais avoir un scénario tout fait, ça ne m’intéresse pas du tout. J’ai besoin, pendant la réalisation, de rester très proche du dessinateur, de travailler ensemble sur le découpage, la mise en scène. En cours de travail, les pages sont esquissées au crayon, elles sont ainsi encore très malléables, et l’histoire se refaçonne souplement entre nous, sans chasse gardée. Le cinéma, en revanche, est complètement différent, les tâches étant extrêmement parcellisées. A un moment, le travail du scénariste s’achève. En B.D., on a la chance de rester coauteur jusqu’au bout. De ce point de vue, le monde du livre continue à me séduire. Je pense que c’est un médium passionnant, car on peut mener à bien son projet, notamment pour des jeunes créateurs qui, une fois l’idée d’un roman graphique ou d’une B.D. en tête, peuvent, avec des outils qui sont à la portée de tous, qu’ils soient classiques ou numériques, réaliser leurs projets. A l’ère des nouvelles technologies, la B.D. reste un médium extrêmement souple qui permet, comme Zeina Abirached, de raconter en toute liberté une histoire avec ses outils, sans devoir persuader la terre entière, elle peut matérialiser son idée dans la forme qui lui convient. C’est pour cette raison que je suis convaincu que la B.D. n’est pas du tout un médium du passé, mais elle reste un médium pertinent que les nouvelles technologies n’ont pas affecté. Elles peuvent le transformer, mais elles ne le périment pas. Malgré le numérique, qui d’ailleurs peut être utilisé dans ce cas, il reste le plaisir de créer un objet de papier dans lequel on peut s’immerger, qu’on peut lire d’une traite ou à son rythme, qu’on peut conserver et relire. Il y a aussi cet immense plaisir dans la B.D. d’accompagner l’objet jusqu’au bout. Schuiten, par exemple, va chez l’imprimeur pour s’assurer que les couleurs, sur lesquelles il a consacré tant d’énergie, sont respectées dans leur résultat final qui est, non pas la planche originale, mais l’album que le lecteur tiendra dans ses mains.

Propos recueillis par Nayla Rached

Original article by Nayla Rached, published at December 3rd, 2015.
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