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dossiers:analyses_genius_questant

Analyses of Genius Questant

Analyses of the Obscure Cities by Genius Questant, made in 2001. Originally found at http://archives.ebbs.net/ . Only available in French.

Introduction

Que sont les cités obscures ? S'agit-il de cités existant sur un continent parallèle au nôtre et dont l'accès est extrêmement difficile et bien gardé, ou s'agit-il tout simplement d'une création sortie de l'imagination de deux auteurs de génies: François Schuiten et Benoît Peeters ? Les cités obscures existent-elles vraiment ou sont-elles imaginaires ?

Il y a quelques années encore, personne ne doutait que les cités obscures aient été inventées par Benoît Peeters et François Schuiten. La plupart des articles, dont l'excellente analyse de Frédéric Kaplan, étudient les cités obscures en tant que simple production artistique, sans jamais soulever la question de leur existence dans la réalité. Cependant, de nombreux témoignages récents viennent jeter un doute sur ces belles certitudes. Un reportage de la RTBF (télévision belge) pose des questions dérangeantes et laisse penser d'une part que les cités existent bel et bien, et d'autre part qu'il existe des passages entre ces cités et les nôtres. De plus en plus de gens affirment avoir opéré un passage vers les cités obscures, comme par exemple Henri Vandebelle (interrogé dans le reportage de la RTBF), Joseph Le Perdriel (auteur d'un site internet où il raconte ses expériences) et bien sûr, les auteurs de la série des cités obscures eux mêmes. Les auteurs reçoivent par ailleurs des e-mails venant de Mary von Rathen elle même (une citoyenne des cités obscures). Le temps est donc venu de prendre la question au sérieux et de rouvrir le dossier.

En tant que pur produit de L'Université Libre de Bruxelles, temple de la rationalité et de la libre pensée, je suis bien évidemment convaincu que les cités obscures n'existent pas. Les cités obscures ne sont pour moi qu'affabulation; elles portent d'ailleurs bien leur nom puisqu'elles relèvent plus de l'obscurantisme que des lumières. De nombreux albums reposent d'ailleurs sur une critique aussi subtile que pernicieuse des bienfaits du progrès; la science elle-même et ses idéaux y sont tournés en dérision. On se moque de la modernisation des villes, l'amélioration des transports, de la santé publique ou des conditions de vie. Le génial Wappendorff, qui a voué toute sa vie à la science, au progrès et aux bienfaits de l'humanité, est présenté comme un dangereux utopiste. Et tout cela est présenté sous une couche de soit-disant rationalité. La question de l'existence des cités obscures est discutée sérieusement, mais … au sein des cités obscures elles mêmes. On ne passe en effet pas sous silence les recherches du Professeur Régis de Brock, ardent adversaire des obscurantistes, mais comment accepter sa démonstration dès lors qu'elle nous est présentée comme venant des cités obscures, censées ne pas exister?

Mon devoir de scientifique est de réagir avec énergie, de reprendre le flambeau du Professeur de Brock et de combattre l'obscurantisme. Cependant, il ne sert à rien d'affirmer comme un dogme que les cités obscures n'existent pas; encore faut-il le démontrer. Dans ce cas, la meilleure méthode est, je pense, la démonstration par l'absurde. La démarche consiste à considérer hypothétiquement l'existence des cités obscures, à en déduire ce que cela implique, puis à montrer que ces implications sont impossibles. Le raisonnement est le suivant: “Si les cités obscures existaient vraiment, alors il faudrait nécessairement que telle ou telle règle soit valide. Or, ce n'est pas le cas, donc les cités obscures n'existent pas, CQFD”.

L'origine des cités obscures

D'où viennent les cités obscures ?

Si elles viennent de l'imagination de François Schuiten et Benoît Peeters, comment expliquer que certaines personnes prétendent qu'elles existent dans la réalité?

Le développement des cités obscures semblent se faire selon un schéma exposé dans une nouvelle de l'écrivain Argentin Jorge Luis Borges: “Tlön Uqbar Orbis Tertius”. Je me permet ici de reprendre les termes de Frédéric Kaplan:

“C'est l'histoire d'une société secrète composée de savants et d'artistes qui, au début du XVIIème siècle, décide d'inventer un pays. Après plusieurs années, les membres de cette société réalisent que l'ampleur de la tâche entreprise nécessite qu'elle se poursuive sur plus d'une génération et choisissent des disciples. Plus tard, le projet s'étend à l'élaboration d'une planète complète et de l'“encyclopédie méthodique de la planète illusoire”. En 1914, l'Encyclopédie de Tlön comporte quarante volumes. (…) Comme L'Archiviste de Schuiten et Peeters, c'est l'humanité toute entière qui, dans la nouvelle de Borges ne peut quand elle découvre la richesse des documents imaginer qu'une telle civilisation est chimérique. Ce monde semble même plus parfait, plus en adéquation avec notre manière de penser”

Le fait est que la presse internationale divulgua à l'infini la “découverte”. Manuels, anthologies, résumés, versions littérales, réimpressions autorisées et réimpressions faites par les écumeurs des lettres de la Grande Oeuvre des Hommes inondèrent et continuent à inonder la terre. Presque immédiatement, la réalité céda sur plus d'un point. Il y a dix ans il suffisait de n'importe quelle symétrie ayant l'apparence d'ordre - le matérialisme dialectique, l'antisémitisme, le nazisme - pour ébaubir les hommes. Comment ne pas se soumettre à Tlön, à la minutieuse et vaste évidence d'une planète ordonnée ? Inutile de répondre que la réalité est également ordonnée. Peut-être l'est-elle, mais suivant des lois divines - je traduis: des lois humaines - que nous ne finissons jamais de percevoir. Tlön est peut-être un labyrinthe, mais un labyrinthe ourdi par des hommes et destiné à être déchiffré par des hommes.“ (Jorges Luis Borges, Tlön Uqbar Orbis Tertius, Fictions p.30)

Chaque album de la série des cités obscures contribue à étoffer un monde imaginaire, parallèle au nôtre, ayant ses propres règles et conventions, et ces développements se font de manière extrêmement cohérente. De plus, chaque nouvelle création expérimente de nouvelles techniques de narration, de dessin, de support médiatique. Outre les BD, on y trouve des CD, des films d'animation, des reportages télévisés, des romans, des dictionnaires, des ouvrages scientifiques, des conférences-fictions, des sites internet. Les cités obscures ne peuvent donc pas être vues comme une simple série de bandes dessinées car elles prennent corps dans des ouvrages extrêmement variés, donc de plus en plus crédibles.

D'un autre côté, si les cités obscures existent vraiment, comment expliquer qu'elles ressemblent fort à nos villes claires (Bâtiments similaires, personnages historiques semblables), et qu'elles sont en même temps très différentes (il y existe des espèces inconnues dans notre monde; les bâtiments, même s'ils sont semblables, ne sont pas placés aux mêmes endroits, la géographie est différente, les noms des personnages sont des anagrammes de figures historiques de notre monde, etc.)?

Il me semble que la seule manière d'expliquer à la fois la ressemblance et les différences entre les deux mondes est de recourir au paradoxe de l'espace-temps (développé par exemple par Gunzig dans “le dossier B”). La ressemblance entre les deux mondes viendrait du fait qu'ils se sont séparés du même monde. Il existe ici deux possibilités, pouvant chacune expliquer les différences.

1) Imaginons que le même monde se serait brusquement retrouvé à deux endroits en même temps (un peu comme la matière et l'anti-matière), comme s'il avait été scié en deux par un miroir acéré. Ces deux mondes auraient évolué de manière tout à fait parallèle, comme les reflets d'un miroir, les événements de l'un étant directement liés à ceux de l'autre. Les problèmes de non-conformité entre les deux mondes viendraient du fait que le miroir est imparfait et déformé, d'où les différences entre les mondes, les problèmes de bâtiment d'une ville qui se retrouvent dans une autre, les anagrammes - Spanach et Anspach, etc.

Michel Ardan découvre un planisphère sur lequel est représenté le désert de Poznah
Un homme inconnu découvre un planisphère sur lequel est représentée la France

Cela expliquerait également l'existence de certaines images quasi semblables, mais semblant se dérouler de manière symétrique, dans des mondes différents. La découverte de Michel Ardan, dans l'écho des cités, d'un planisphère des cités obscures s'accompagne de la découverte par quelqu'un d'autre d'un planisphère de notre monde. Les actions se déroulant dans un monde auraient leur image miroir dans l'autre monde. Cependant, il y a trop de différences entre les cités obscures et nos villes claires. S'il est vrai que plusieurs individus ont leur double dans l'autre monde (Anspach-Spanach; De Pauw-De Vrouw, Ardan-Nadar), d'autres au contraire semblent n'avoir existé qu'en un seul exemplaire (Horta, Verne, Desombres ne semblent pas avoir rencontré leurs doubles lorsqu'ils se sont rendus dans les cités obscures). Un miroir, même déformé, n'arrive donc pas à expliquer l'existence de ces personnages uniques, ni d'ailleurs l'existence d'espèces animales différentes dans les cités obscures. Les différences sont parfois telles que l'hypothèse du miroir ne suffit pas.

2) Imaginons alors que les deux mondes se soient dédoublés à partir d'un même monde originel, à la manière de deux jumeaux homozygotes venant d'une même cellule qui se divise. Les deux mondes seraient ainsi semblables au départ, mais auraient évolué de manière tout à fait indépendante, sans être le reflet de l'autre et sans que les actes de l'un influencent ceux de l'autre. Ayant les mêmes ingrédients mis dans les mêmes conditions originelles, ils auraient dû évoluer de la même manière. Cependant, le hasard a voulu que les “mutations génétiques” (pour reprendre cette métaphore) ont été différentes, et ainsi de même pour l'évolution des deux mondes, un peu comme les jumeaux sont semblables mais pourtant différents car ils évoluent chacun à leur manière. Ceci expliquerait par exemple l'existence d'individus uniques et d'espèces obscures inconnues dans notre monde.

Les deux mécanismes ne sont pas incompatibles et peuvent coexister. Les cités obscures peuvent être à la fois être le miroir de notre monde et connaître des mutations indépendamment de ce qui se passe chez nous. Si cela se vérifiait, il deviendrait très difficile d'identifier l'origine des ressemblances et des différences entre les deux mondes.

L'hypothèse d'un problème dans l'espace temps expliquerait également les passages entre les deux mondes, ce qui compliquerait encore la tâche d'un archiviste essayant de démêler les influences et les origines de chaque monde. Les similitudes entre les deux mondes pourraient ainsi être dues à l'influence directe et individuelle d'un individu ayant opéré un passage, et non plus à un même “bagage génétique” ou à un “effet de miroir”.

Pour en revenir au mélange des bâtiments dans le monde obscur, par exemple, il y a trois possibilités: cela est soit le résultat de la déformation de l'image miroir, soit des évolutions différentes malgré des bases identiques, soit encore des contacts entre architectes ayant opéré des passages entre les villes claires et les cités obscures (comme dans le cas de Victor Horta). De même, certains personnages peuvent exister dans les cités obscures par simple effet miroir de notre monde ou par une évolution quasi similaire (Spanach-Anspach), d'autres y sont parce qu'ils viennent de notre monde et ont opéré un passage (Verne, Augustin Desombres, etc.)

On peut donc se poser des questions intéressantes: les personnages des cités obscures ont-ils opéré des passages ou bien ont-il existé dans les deux mondes ? S'ils ont opéré des passages, dans quel sens (Horta vient-il des cités obscures ou bien s'y est-il rendu ?) Les cités obscures sont-elles un reflet de notre monde ou l'inverse ? Qui est l'agent et qui est le reflet (à moins que les deux mondes soient actifs et s'influencent mutuellement) ? Qui vient d'où ? Qu'est-ce qui reflète quoi ?

On le voit, l'existence des cités obscures, de leurs similarités et de leurs différences vis à vis de nos villes claires, est difficile à justifier.

La réalité et sa représentation

Si les cités obscures existent vraiment, un point crucial, qui est souvent perdu de vue par les lecteurs, est que les albums qui nous parviennent ne sont que des représentations plus ou moins fidèles de la réalité, mais également plus ou moins mises en scène. Les histoires nous sont racontées par Benoît Peeters et mises en images par François Schuiten, et quelle que soit la justesse de ton du commentaire, quelle que soit la précision du trait des dessins, l'album n'est jamais qu'une représentation de la réalité. Nous n'avons aucune garantie que les cités obscures sont bien telles que les décrivent les auteurs.

Toute la question est là: comment savoir quelles informations sont fidèles à la réalité et quelles sont celles qui sont mises en scène. La plus grande ambiguïté règne dans ce domaine. Il est permis de penser, par exemple, que les photos d'Augustin Desombres, dans “l'enfant penchée”, ne sont qu'une mise en scène. Non seulement un acteur a été employé, mais les lieux eux-mêmes ne sont pas ceux d'origine, dans lesquels l'histoire s'est déroulée en 1896 (sous réserve que l'histoire ait vraiment eu lieu, bien entendu). Les photos du musée Desombres nous viennent en fait d'au moins deux bâtiments différents: la bibliothèque Solvay à Bruxelles et la caserne Albert, toujours à Bruxelles (voir dans la partie “recherches” pour plus de détail sur la caserne albert). A moins de croire que les passages n'existent pas seulement entre notre monde et les cités obscures mais également au sein de notre monde, où les bâtiments peuvent voyager dans l'espace et dans le temps pour se retrouver de Bruxelles sur les hauts plateaux de l'Aubrac, il faut admettre que ces photos sont une mise en scène de l'histoire d'Augustin Desombres.

Deux bâtiments différents pour représenter le même musée A. Desombres, sur les hauts plateaux de l'Aubrac:

Bibliothèque Solvay (Bruxelles)
Caserne Albert (Bruxelles)

Les événements ayant eu lieu il y a plus d'un siècle, il est fort possible que le musée original n'existe plus. François Schuiten, Benoît Peeters, et leur acolyte, Marie-Françoise Plissart, ont donc dû avoir recours à ce stratagème pour nous faire comprendre ce qu'a vécu Augustin. Tout comme les représentations de Jésus dans l'art religieux sont arbitraires (le représenter d'une certaine façon aide le fidèle à se l'imaginer, mais il faut cependant faire la distinction entre l'idole et la réalité), de même, seuls les lecteurs les plus crédules peuvent croire que les photos que l'on nous montre dans les albums des cités obscures représentent bel et bien Augustin Desombres en personne.

Dès lors qu'on accepte que les albums que nous lisons ne sont qu'une représentation des événements obscurs, comment pouvons-nous faire la différence entre les représentations relativement fidèles et celles qui sont purement imaginées pour le besoin de la mise en scène? Si ce qui et présenté comme le musée A. Desombres n'est en fait qu'un autre bâtiment, comment pouvons-nous croire que les représentations des autres cités obscures correspondent à la réalité? Que penser de la ressemblance entre l'arche de la porte d'entrée de Cosmopolis, à Alaxis, et celui de l'entrée de Tivoli, à Copenhague? La similitude existe-t-elle vraiment ou est-elle dûe au fait que François Schuiten ne l'a jamais vue et s'est inspiré de Tivoli pour la représenter (sans doute à cause du commentaire du guide des cités disant que Cosmopolis “a presque totalement éclipsé le Tivoli de København”)?

Par ailleurs, est-ce une coïncidence si le bureau de Robick est similaire à un projet de Sant'elia, ou bien cela prouve-t-il au contraire que Sant'elia a opéré un passage vers les cités obscures ou qu'il existe un lien entre cet architecte et Robick? La ressemblance est-elle significative et peut-elle nous apprendre quelque chose sur les relations entre notre monde et le continent obscur, ou bien est-elle purement fortuite?

Sant'elia

Si les cités obscures existent, les auteurs ne les ont probablement pas toutes visitées, tout comme ils n'ont sûrement pas été les témoins directs de tous les événements qu'ils relatent. Il est donc nécessaire qu'ils aient recours à des mises en scène pour les représenter, et il est compréhensible qu'ils s'inspirent pour cela de bâtiments des villes claires. Cependant, tant qu'ils ne citeront pas leurs sources, tout archiviste en quête de vérité et de passages pourra (et devra) douter de la fidélité de leurs représentations et y appliquer la critique historique avant de conclure quoique ce soit.

Les sources

Comme on vient de le voir, le problème des sources est crucial. Si les cités obscures existent vraiment, les documents et les histoires qui nous parviennent doivent bien venir de quelque part. Il est peu probable que Schuiten et Peeters aient été des témoins visuels de toutes les histoires qu'ils nous racontent. Ils n'auraient donc, la plupart du temps, que des informations de seconde main (venant de l'Archiviste, des lettres de Mary, ou probablement par des individus ayant opéré des passages entre les deux mondes). D'où viennent-elles? Quelle légitimité leur accorder? Comme souvent lorsqu'on pose une question dérangeante sur les cités obscures, le mystère le plus épais est de mise. Le problème est pourtant important, surtout en regard des documents contradictoires, ou retravaillés. Comparez par exemple les deux images suivantes, les premières venant de l'histoire “Le passage” (A Suivre No. 135, avril 1989), et les secondes de l'histoire “Le fugitif” (Macadam-plus, décembre 1994, voir les archives de ce site).

Les statues du Louvre sont différentes d'une version à l'autre:

La fin du “passage” reste énigmatique, tandis que celle du “fugitif” explique la raison de la fuite:

De toute évidence, il s'agit ici de la même histoire et des mêmes protagonistes et non pas de deux histoires se passant “en miroir”, l'une dans les cités obscures et l'autre dans notre monde. Comment expliquer les différences entre les deux versions ? A moins de recourir à une explication alambiquée basée sur une faille dans l'espace temps qui fait que l'histoire se répète mais de manière quelque peu différente, le plus probable est que Schuiten et Peeters tiennent ces deux versions d'informateurs différents, eux-mêmes les ayant probablement de deuxième main, car s'ils avaient été des témoins oculaires de l'événement, leurs comptes-rendus auraient été sans doute plus similaires. En toute honnêteté, Schuiten et Peeters auraient donc répété chaque version, au lieu de n'en choisir qu'une seule. Notons que “le fugitif” établit en fait un lien entre “Le passage” et l'histoire “Utopies”, publiée dans un (A Suivre) hors série consacré à l'architecture (voir les archives de ce site). Nous ne sommes donc pas en présence de deux versions différentes mais bien de trois! Dans “Utopies” (la première version de 1985) le fugitif passe par une chambre des machines “quelconque” et se retrouve à Galatograd. Dans “Le passage” (la deuxième version de 1989), on le retrouve dans les caves du Louvre mais son point de départ n'est pas précisé. Dans “Le fugitif” (la dernière version de 1994), les deux histoires sont quelque peu transformées et mises bout à bout: le personnage passe cette fois non plus par une chambre des machines quelconque mais bien par la station de métro “Arts et Métiers”, pour aboutir non pas à Galatograd mais bien au Louvre.

“L'enfant penchée” est une version d'adulte au point de vue précis et terre à terre
“Mary la penchée” est une version d'enfant dont le point de vue est haut en couleurs

De même, les deux versions de l'histoire de Mary Von Rathen (“L'enfant penchée” et “Mary la penchée”) seraient deux versions de la même histoire, l'une vue par un adulte, et l'autre par un enfant (“Mary la penchée” ne serait donc pas seulement un livre pour enfant, mais aussi un livre raconté par un enfant, d'où la différence de titre - seuls les adultes voient une enfant en Mary). Il n'y aurait donc aucune contradiction entre les deux versions, les divergences s'expliquant simplement par deux visions différentes, l'une replaçant l'histoire de Mary dans un contexte historique, familial, physique, géographique, tandis que l'autre se concentre avec empathie sur les sentiments et le vécu d'une enfant qui souffre de sa différence et qui se cherche une famille.

Dans la deuxième édition des murailles de Samaris, Franz rencontre Robick.

Pour une comparaison de la fin des deux versions:

Première édition des murailles de Samaris, dernière page
Seconde édition des murailles de Samaris, dernière page

Quant à la seconde édition des murailles de Samaris, où l'on apprend que Franz rencontre Eugène Robick (ce qui est passé sous silence dans la première édition), il se pourrait que cet événement ait été omis par le témoin, car il ne le jugeait pas important, et que par la suite, se rendant compte du rôle central joué par Robick dans les cités obscures, ce détail lui soit revenu en mémoire. Il est compréhensible en effet que cet incident apparaisse comme anodin pour un citoyen de Xhystos, alors que si le témoin avait été citoyen d'Urbicande, soyons sûr que cet épisode se serait retrouvé dans la première édition des murailles de Samaris.

Il faudrait donc voir les différents textes retravaillés comme une sorte de tradition orale déformée par des intermédiaires qui ne possèdent eux-mêmes pas toujours des informations de première main. Un peu comme les différents livres du Nouveau testament nous viennent de textes basés sur le témoignage des disciples de Jésus (chacun d'entre eux ayant eu une perception quelque peu différente des événements), textes qui furent copiés, recopiés, et transformés au cours de ce processus. Les documents qui nous parviennent subissent non seulement la médiation du témoin oculaire, mais également de tous les maillons de la chaîne de transmission, et finalement du conteur et du dessinateur qui nous les présentent. Il ne nous resterait plus qu'à étudier les différentes versions des cités obscures en les comparant et en essayant d'identifier les différents biais qui les ont transformées, à la manière dont on étudie la Bible ou un texte historique. Malheureusement, ce travail est rendu très difficile du fait que les auteurs ne citent que rarement leurs sources (et lorsqu'ils le font, ces sources sont le plus souvent des documents écrits et non pas des témoignages oraux). Il est dès lors difficile de leur accorder une quelconque légitimité. En accepter la véracité relève du domaine de la foi et de la croyance, non de la science.

Où s'arrêtent les cités obscures?

Quels sont les documents qui font partie des cités obscures? Ou plutôt, quels sont ceux qui n'en font pas partie? Tous les dessins faits par François Schuiten sont-il à verser au dossier ? Il semblerait que tel soit le cas, puisque Taxandria, les terres creuses, des éléments de métamorphoses, ainsi qu'une nombreuse production d'affiches et de dessins divers de François Schuiten sont intégrés au guide des cités. Le lien entre Mylos et l'album “les machinistes” (créé en coopération avec Renard) est avéré dans le guide des cités, mais on pourrait également faire un lien entre Mylos et “Le rail”.

On retrouve à Mylos les mêmes perspectives, les mêmes couleurs et les mêmes infrastructures délabrées que dans “Le rail”

Les humains, dans “Le rail”, ne savent pas faire l'amour sans transfert d'énergie distribué par des machines. La semi-nudité des deux individus de la dernière image, et le fait qu'ils soient reliés par divers cables et tuyaux, laisse penser qu'il en va de même à Mylos.

Mais François Schuiten reste auteur ou co-auteur de ces albums. Le lien avec les cités obscures est par contre plus problématique lorsqu'il s'agit d'un album auquel Schuiten n'a pas participé. Par exemple, faut-il également intégrer Ivan Casablanca et les autres productions de Renard aux cités obscures ? L'univers d'Ivan Casablanca est fort proche de celui présenté dans “le rail”, lui même relié aux cités. Le thème de l'histoire est très “obscur”: sur une “cité” spatiale ne vivent que des hommes (les femmes n'y existent pas, tout comme les hommes sont inconnus à Zara). Le rêve permet de passer de la cité dans “l'exo-monde”, et les passages s'opèrent grâce à des caissons sensoriels, sables mouvants ou siphons. Par ailleurs, chaque monde semble refléter l'image miroir de l'autre, le “miroir” se situant au sommet d'un gigantesque mur. Cependant, le miroir n'est pas fidèle; il est également complémentaire. A un certain moment, l'image miroir d'Ivan Casablanca n'est autre qu'Olivia, sa moitié manquante, qui le complète.

Un mur sépare deux mondes qui sont tantôt symétriques et semblables, tantôt symétriques et inverses.

S'il devait s'avérer exact que les aventures d'Ivan Casablanca sont à verser au dossier des cités obscures, cela renforcerait la thèse selon laquelle les cités obscures et notre monde (qu'on appellerait désormais “l'exo-monde”) se reflètent comme des images miroirs. De plus, certaines différences entre les deux mondes pourraient s'expliquer par le fait que le “miroir” ne rend pas fidèlement l'image passive d'un acteur, mais qu'il s'agit en fait d'un miroir séparant deux entités qui se complètent, comme la femme complète l'homme. Le passage ne serait possible que pour ceux qui “appartiennent aux deux côtés”, incomplètes ayant une partie d'eux même de l'autre côté du mur. Cela ouvrirait une toute nouvelle perspective sur les relations entre villes claires et cités obscures. Enfin, il serait permis de croire que les cités obscures ne sont qu'un mythe, une religion, qui est fruit de notre imagination mais dont nous avons néanmoins besoin pour ne pas perdre la raison. Il y a bien entendu de nombreux points noirs et de sérieuses contradictions dans ce récit (tout comme on en trouve dans les cités obscures), mais Claude Renard a sans doute rencontré les mêmes problèmes de sources que François Schuiten et Benoît Peeters. L'utilité de ces hypothèses nouvelles, à ajouter à la précédente discussion sur l'origine des cités obscures, montre bien l'importance de la question des limites des cités obscures. Jusqu'où pouvons-nous aller cherche les indices nous permettant d'en apprendre d'avantage.

Que penser des écrits de Benoît Peeters? Il a en effet publié de nombreux ouvrages n'ayant apparemment aucun lien avec les cités obscures (à moins que Tintin n'ait opéré des passages?) Pourtant, il a également scénarisé des albums traitant de “passages”, qui pourraient bien avoir un lien avec les cités obscures. Dans Calypso, par exemple, créé en collaboration avec Anne Baltus, l'histoire tourne autour de passages existant entre une piscine Bruxelloise et les sources de Spa. Dolorès, des mêmes auteurs, raconte l'histoire d'un maquettiste qui fabrique des modèles réduits de maisons et qui arrive à changer de dimension pour aller vivre dans ses créations. Si cet album devait avoir un rapport avec les cités obscures, cela voudrait-il dire que Schuiten et Peeters sont comme le maquettiste et ont réussi à créer un univers en miniature (non plus dans des maquettes mais dans des livres, films et bandes dessinées) dans lequel, on ne sait trop bien par quelle magie, il est possible de se rendre? Sont-ils également les seuls à décider qui peut y passer, et surtout, qui peut en revenir? Une hypothèse de plus à verser au dossier sur l'origine des cités obscures.

Que dire des albums de Marie-Françoise Plissart ou d'Alain Goffin (parfois scénarisés par Peeters et Schuiten), ne faisant pas vraiment références à des “passages”, mais dans lesquels l'architecture est elle aussi très présente? Sans mentionner les productions d'auteurs n'ayant pas de contact avec Schuiten et Peeters, mais dont les bandes dessinées sont basées sur des univers parallèles communiquant avec notre monde, ou mettant en scène un univers très architectural ou même très Vernien (voir Andréas).

Outre que ces liens créent une certaine confusion et nuisent à la cohérence de la série des cités obscures au sens strict, ils posent un fameux dilemme aux archivistes en herbe: jusqu'où doivent-ils pousser leurs recherches?

A la recherche de passages

La seule preuve de l'existence des cités obscures que je considérerais comme irréfutable serait bien entendu de pouvoir m'y rendre moi-même et les explorer. Aussi ai-je cherché sans relâche des passages existant entre les deux mondes au départ de bâtiments de nos villes claires se trouvant dans les documents sur les cités obscures. J'ai exposé le fruit de ces recherches sur ce site, afin que le lecteur puisse se rendre compte du travail accompli et puisse, si l'envie l'en prend, tenter sa chance, lui aussi. Las, j'ai eu beau passer et repasser sous l'arche du parc de Tivoli à Copenhague, je ne me suis jamais retrouvé à Alaxis. Malgré mes recherches minutieuses dans la caserne Albert, à Bruxelles, je ne me suis jamais retrouvé sur les hauts plateaux de l'Aubrac. Faudrait-il enclencher des mécanismes secrets ou déclamer des formules magiques afin de passer dans l'autre monde ? Faut-il, comme Ivan Casablanca, être “incomplet” et appartenir aux deux mondes pour pouvoir opérer un passage? Les documents sur les cités obscures n'en disent rien.

Je me suis fait membre du club des lumières. Je suis devenu citoyen obscur. J'ai passé mon permis de conduire de vélocipède, de tripode, de triolet, d'aéronef et de ballon dirigeable. J'ai acheté différents soit-disant visas pour les cités obscures (la belle arnaque!). J'ai été jusqu'à prendre un pseudonyme basé sur un anagramme, puisqu'il semble que cela soit un condition prérequise pour pouvoir opérer un passage. Tout cela en vain. Je suis resté dans la triste réalité de notre monde.

Je ne puis donc croire à l'existence des cités obscures, puisqu'en bon libre-penseur, je ne crois que ce que je vois. Je reste pourtant ouvert à toute possibilité, car il serait trop bête, si les cités obscures existaient, d'en nier stupidement l'existence. Cependant, il serait encore plus idiot de l'accepter aveuglément, sans preuve.

Si les cités obscures n'existaient pas ...

Je me rend compte que, malgré mon but avoué de prouver que les cités obscures n'existent pas, j'ai pu, en me faisant l'avocat du diable, donner des arguments à ceux qui y croient. J'ai avancé des éléments pour expliquer l'inexplicable; j'ai redonné espoir à ceux qui cherchent des passages en leur donnant des pistes et en leur montrant les bâtiments obscurs. Qu'importe cependant.

Les cités obscures sont à la fois une réflexion de notre monde et une réflexion sur notre monde. Elles reflètent à la fois l'ambition démesurée des urbatectes et leur génie créatif; elles mettent en lumière aussi bien la grandeur et l'espoir portés par les utopies que ce qu'il y a de dangereux et de pitoyable en elles. Les cités obscures, de par leur liens avec nos villes claires, nous parlent de nous même et nous font réfléchir sur notre propre monde. En même temps, elles réenchantent nos villes sinistrées et abandonnées en mettant en lumière leur beauté cachée, leur histoire et la résistance de leurs habitants. Bruxelles est le prototype de la ville qui a été mal aimée et martyrisée par ceux qui ne la connaissaient pas. C'est à juste titre que Brüsel est la capitale officieuse des cités obscures et que Pâhry n'est, pour elle, qu'une ville de province. Mes recherches sur les cités obscures m'ont donné un autre regard sur ma ville, et distillant de la poésie dans les cités défigurées.

Qu'elles soient réelles ou imaginaires, les cités obscures se présentent comme un monde complet, qui possède ses propres lois et règles. On peut en dresser des cartes, des dictionnaires, des manuels d'histoire; on peut en étudier les lois physiques. Les étudier procure la même excitation et le même plaisir qu'à un savant qui découvre de nouvelles lois naturelles, un historien d'art qui assiste à la création d'une oeuvre magistrale, ou à un archéologue qui reconstitue patiemment un superbe puzzle à partir de tessons et d'indices épars.

Au cours de mes recherches, je me suis pris à aimer les cités obscures, et même à souhaiter qu'elles existassent. Qu'importe, après tout, si les cités obscures sont réelles ou imaginaires. Que leur créateur ait été divin, naturel ou humain, il fut de toute façon génial.

Si les cités obscures n'existaient pas, il faudrait les inventer.

Genius Questant

Post Scriptum

En relisant mon texte, je me rend compte à quel point les cités obscures sont dangereuses. Non seulement j'ai lamentablement échoué dans ma tentative de prouver leur non-existence et j'ai donné des arguments à la partie adverse, mais, plus grave encore, je me suis laissé séduire par une oeuvre pernicieuse et fallacieuse. Deviendrais-je fou? Serais-je atteint du virus de l'obscurantisme? Mon admiration pour cette création sublime relèverait-elle d'un sentiment religieux? Régis, Axel, au secours! Ah, je comprend maintenant l'empressement des autorités à faire disparaître tout document relatif aux cités obscures. Ce n'est pas que ces cités existent et qu'on veuille contrôler les passages, comme le croient naïvement les obscurantistes et les adeptes de la théorie du complot. C'est tout simplement que ces documents ne sont pas à mettre entre toutes les mains, qu'ils embobinent les esprits faibles en quête de mysticisme et qu'ils sapent l'autorité publique et scientifique. Et moi qui voulait mettre à la disposition du plus grand nombre ces documents pervers risquant de corrompre et de désorienter la jeunesse! Je m'en vais de ce pas restreindre l'accès de ce site internet.